djibnet.com: Deces D'ahmed Dini Ahmed - djibnet.com

Aller au contenu

Page 1 sur 1
  • Vous ne pouvez pas commencer un sujet
  • Vous ne pouvez pas répondre à ce sujet

Deces D'ahmed Dini Ahmed Depeche ADI Noter : -----

#1 L'utilisateur est hors-ligne   Farah Icône

  • Membre
  • Pip
Groupe :
Membres
Messages :
149
Inscrit :
28-mars 04

Posté 12 septembre 2004 - 08:38

"12/09/2004 - Décès de M.Ahmed Dini Ahmed, grande figure de la politique nationale
Ahmed Dini Ahmed, 70 ans, figure emblématique, de la politique djiboutienne est décédé aujourd’hui, en début d’après-midi, suite à une longue maladie, au CHA Bouffard de Djibouti.

Tête de liste des candidats de quatre partis de l’opposition ralliés sous l’emblème de l’Union pour l’Alternance Démocratique (UAD), Brillant orateur, Ahmed Dini, la barbe blanche est né en 1932 dans le district d’Obock, dans le Nord du pays.

Aide-laborantin de formation, il s’engage rapidement dans l’action syndicale. “Je fais de la politique depuis cinquante ans et j’ai commencé à l’époque où les Djiboutiens marchaient pieds nus et les expatriés étaient véhiculés”, se plaisait-il à rappeler.

Après avoir été député dès 1959 à l’Assemblée territoriale de la Côte Française des Somalis (CFS) et deux fois ministre du gouvernement territorial, il devient, de 1967 à 1977, avec Hassan Gouled, l’un des plus farouches opposants du gouvernement territorial d’Ali Aref Bourhan, qui assoit son autorité grâce à l’appui des autorités coloniales françaises.

Le 8 mai 1977, les Djiboutiens disent “oui” à l’indépendance lors d’un référendum et c’est à M. Dini qu’il revient d’annoncer à l’Assemblée nationale française la naissance d’un nouvel Etat. Six mois plus tard, il claque la porte du gouvernement.

En 1991 il rejoint la guérilla du FRUD et en prend rapidement le commandement. Après les accords de 1994 avec l’aile modérée du FRUD, Ahmed qui est à la tête de l’aile radicale de la rébellion refuse de signer dans un premier temps mais se rattrape en 2001.

A la faveur de l’entrée en vigueur du multipartisme en septembre dernier, le vieux routard de la politique djiboutienne créée l’Alliance Républicaine pour le Développement (ARD), pilier de l’UAD"

le défunt laisse derrière lui une veuve et cinq enfants"

Qu'ALLAH l'acceuille dans son paradis eternel. Amiin
0

#2 L'utilisateur est hors-ligne   Farah Icône

  • Membre
  • Pip
Groupe :
Membres
Messages :
149
Inscrit :
28-mars 04

Posté 15 septembre 2004 - 10:10

DISCOURS DE FEU AHMED DINI AHMED A L'OCCASION DE LA SIGNATURE DE L'ACCORD DU 12 MAI

L’accord que nous venons de signer solennellement voilà quelques instants est la conclusion de longues et difficiles négociations qui ont connu des hauts et des bas à cause de la complexité des problèmes à résoudre et de l’adoption de solutions acceptables pour les parties en présence.

Seule la conviction partagée de part et d’autre de la communauté des intérêts à faire valoir ont permis de franchir heureusement les écueils rencontrés. Le président de la République y a joué le rôle déterminant conforme à la responsabilité qui est la sienne à la tête du pays. Qu’il en soit vivement remercié ! Cet hommage public venant d’un démocrates opposant comme moi détestant les flagorneries et l’encensement rituel se doit d’être apprécié à sa juste valeur.

Je rends également un hommage appuyé à son Excellence Ahmed Ibrahim Abdi, l’homme des contacts secrets avant les négociations de Paris, à Monsieur Ali Guelleh Aboubaker, Chef de cabinet du président de la République, et à l’ambassadeur Dileita Mohamed Dileita, aujourd’hui Premier Ministre qui ont négocié et signé avec nous à Paris le 7 février 2000 l’Accord Cadre qui a servi d’ossature à l’édifice que nous achevons aujourd’hui.

La paix est l’objectif principal de cet Accord. Ce qui est normal puisqu’elle représente l’aspiration suprême du genre humain. En formuler le vœu est la première et la dernière parole prononcée en guise de salutation lors de toute rencontre entre individus ou groupes. Car la paix constitue le bien le plus précieux dans cette vie et la récompense finale dans l’Autre après la mort puisque quintessence de la félicité au paradis dont le nom commun est la Demeure de la Paix. Elle est enfin le 5ème sur 99 des attributs divins.

Son étymologie dans la langue du Coran veut dire : " Passer Sain et Sauf " autrement dit " Vivre en bon état " tandis que dans ma langue afar les deux syllabes WAGARi qui composent son nom veulent dire : vivre très proche de son prochain.

Telle étant son importance, c’est pourquoi toutes les institutions démocratiques internationales comme nationales consacrent directement ou indirectement leurs activités soit à son instauration là où elle fait défaut, ou à son maintien lorsqu’elle est menacée, soit enfin à son rétablissement si elle a été troublée. Après en avoir préalablement édictées les conditions nécessaires.

La paix étant le bien absolu son contraire le mal c’est la guerre, surtout lorsqu’elle est civile. Toutefois dans certaines conditions particulières, en politique faute d’alternative comme ce fût notre cas, l’utilisation de ce mal peut se révéler par moment inévitable pour obtenir son contraire. Tout comme l’on utilise en physique la chaleur pour produire le froid.

Le présent Accord qui réalise globalement les conditions nécessaires à la paix et à la concorde civile prévient le renouvellement des causes du conflit auquel nous mettons officiellement et légitiment fin aujourd’hui. Cet Accord représente une synthèse équilibrée. Il respecte l’unité de centre de décision en évitant toute dyarchie au sommet de l’Etat.

Mais l’instauration du multipartisme intégral dès septembre 2002 ainsi que la transparence électorale garantie par le contrôle d’une CENI (Commission Electorale Nationale Indépendante) y attestent que le peuple djiboutien est réellement libre de choisir ses dirigeants qu’il peut aussi sanctionner par son vote et que notre pays se trouve concrètement sur le chemin de la Démocratie.

Pour autant la vigilance citoyenne de tous les instants restera nécessaire pour défendre, nourrir et développer constamment cette démocratie.

L’autre équilibre fondamental prévu par cet Accord c’est la décentralisation et le statut des régions où les populations concernées s’administreront librement à travers ses représentants élus dans le cadre unitaire de la République et conformément aux lois de celle-ci.

En définitive, il s’agit d’un Accord satisfaisant où il n’y a que des gagnants et aucune partie perdante. Son application dépendra non seulement de la volonté des parties signataires mais surtout des moyens financiers et techniques que nos amis nous ont promis sur le plan bilatéral comme multilatéral.

Notre sérieux demeurera notre meilleur avocat pour convaincre nos éventuels partenaires et le seul garant de notre crédibilité.

Je termine ces quelques mots en félicitant les membres de deux délégations avec mention spéciale pour le ministre de l’intérieur Abdallah Abdillahi Miguil, cheville ouvrière de nos activités tout au long de nos difficiles tractations.

Je remercie aussi tous ceux qui, sans être membre des délégations, nous ont aidé directement ou indirectement à mener à bien notre tâche.

Je vous remercie pour votre attention.

0

#3 L'utilisateur est hors-ligne   Farah Icône

  • Membre
  • Pip
Groupe :
Membres
Messages :
149
Inscrit :
28-mars 04

Posté 16 septembre 2004 - 04:04

Serie d'entretiens accordee par M. Ahmed Dini Ahmed aux Nouvelles d'Addis; En voici le premier volet:


« La revendication de démocratisation, présentée dans l’accord [signé avec la présidence djiboutienne], correspond bien aux revendications de toute l’opposition djiboutienne unifiée, pas seulement à celles du Frud »

-------------------------------------------------------------------------------
PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER
Le contexte. Le gouvernement de la République de Djibouti et le Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé) ont signé un accord-cadre « de réforme et de concorde civile » le 7 février à Paris. Selon cet accord, « les prisonniers des deux parties détenus de part et d’autre seront immédiatement libérés pour marquer le début du processus mettant fin à l’état de belligérance ». Les combats ont cessé ; les premières libérations de prisonniers ont eu lieu dans les tous premiers jours suivants l’accord de paix ; M. Dini, en exil en France, est rentré à Djibouti.

Nous écrivions alors : « On parle de son entrée au gouvernement. Une nouvelle conception de la politique pourrait-elle voir le jour dans la Corne de l’Afrique ? » Force est de constater que le processus de Paris semble aujourd'hui en panne.

Les thèmes. Trois thèmes ont été abordés : lutte armée, perspectives politiques, paix-sécurité-développement régional. -- AL

------------------------------------------------------------------------------
[Paris, 14 février 2000]

Ahmed Dini. -- La lutte armée c’est une forme d’exp​ression, lorsque le dialogue devient impossible ou inopérant. À ce moment-là, la lutte armée devient inévitable. Voilà le but d’une lutte armée : donner la parole à la parole.

Notre lutte armée a été déclenchée en 1991, lorsqu’une partie de la communauté nationale a considéré qu’elle était l’objet d’une politique systématique d’exclusion et de marginalisation. Le pouvoir a répondu par la force. Étant donné que la force était privilégiée par le pouvoir, elle a également été choisie par la partie qui se sentait lésée, comme réponse à la force.

LNA. -- L’accord-cadre entre le gouvernement et le Frud met-il fin à la lutte armé ?
AD. -- Si je ne le croyais pas, je n’aurais pas signé l’accord. Je crois que cet accord mettra fin à la lutte armée parce qu’il permet d’examiner les causes de la lutte armée et prévoit les réparations des conséquences de la lutte armée.

LNA. -- Avez-vous une idée des conséquences humaines, du gâchis humain de la lutte armée ?
AD. -- La lutte armée a provoqué un énorme gâchis. D’abord, elle n’était pas inévitable, à condition que les deux parties fassent l’effort nécessaire pour l’éviter ; ensuite il n’était pas dit qu’elle devait se poursuivre aussi longtemps, si les deux parties s’en étaient rendu compte suffisamment tôt pour estimer le gâchis qu’elle provoquait.

Afin d’affaiblir les tentatives des combattants maquisards, le gouvernement a appliqué un blocus alimentaire et un blocus médical. Il y a eu plusieurs épidémies qui ont aggravé les effets des combats. Des régions entières ont été dévastées, les cultures totalement détruites, les gens qui vivaient d’élevage ont vu leurs troupeaux décimés, par des actions voulues de l’armée gouvernementale. Il y a eu des tortures, des viols ; il y a des filles et des femmes qui sont traumatisées pour la vie.

Nous n’avons pas mené une guerre totale. En neuf ans de conflit, nous n’avons pas perpétré un seul attentat individuel, pas d’assassinat, pas un seul sabotage de bien public, pas d’actes de guérilla urbaine. Les seules bavures possibles peuvent avoir eu lieu lors du minage des voies de circulation empruntées par les véhicules militaires. Nous n’avons pas posé une seule mine antipersonnel. C’est un type d’arme que nous n’avons jamais voulu posséder, que nous n’avons jamais utilisé.

Nous avons mené une guerre chevaleresque pour laisser une porte ouverte à la réconciliation et à la coexistence.

Nous avons commencé à déminer. Nous connaissons le nombre de mines, les emplacements. Il n’y a pas eu minage systématique. Pour nous, quelques dizaines... seulement sur des tronçons de routes reliant un poste militaire à un autre.

LNA. -- Revenons aux aspects politiques de la lutte armée ; quels en étaient les fondements et les visées idéologiques ?
AD. -- Notre lutte armée n’avait pas pour objet de créer un État distinct de celui que nous combattions. Elle n’avait pas non plus pour objectif d’imposer une idéologie différente -- gauche, droite, communiste, capitaliste, islamiste... Elle n’avait pas cet objectif d’imposer quelque chose de différent de ce qui était en cours dans le pays. Notre lutte avait pour objectif principal, je dirais même unique, de considérer et de traiter l’ensemble de la communauté nationale sur un pied d’égalité. Mêmes droits mêmes devoirs. Ce qui devait couvrir la démocratie, permettre le pluralisme, la liberté d’opinion, d’exp​ression, d’association, de manifestation.

Rien que de très classique et de conventionnel. Mais le pouvoir considérait une partie de la population, les Afars, comme des intrus introduits dans le pays par le colonialisme français. Alors qu’ils étaient là lorsque le colonialisme français est arrivé, ils étaient même, je peux dire, les seuls à se trouver là. Partant de là, il les considérait comme un résidu de colonialisme qui devait donc être éliminé par l’indépendance.

Aujourd’hui le Frud-armé est devenu un mouvement national.

LNA. -- Estimez-vous que l’élection de M. Ismaël Omar Guelleh a créé une ère politique nouvelle ?
AD. -- Notre offre de dialogue n’était pas nouvelle, ce n’était pas la première, c’est une proposition que nous avons faite périodiquement. L’offre de dialogue avait eu lieu avant le déclenchement de la lutte armée, en 1991, et c’est faute d’avoir été prise en considération que la guerre s’est déclenchée. Et après le déclenchement de la lutte armée, nous l’avons renouvelée et la lutte armée a continué parce que cette nouvelle offre n’a pas été écoutée.

Mais la différence entre l’offre actuelle et les multiples offres précédentes, c’est que les précédentes avaient été formulées par l’intermédiaire d’une tierce partie. C’est une ère nouvelle parce que c’est un nouveau président. Son prédécesseur avait refusé toutes les démarches.

LNA. -- Est-ce seulement parce que c’est un nouveau président ou parce qu’il n’est pas pareil ?
AD. -- Il y a des deux. Il est nouveau dans la fonction présidentielle -- quoiqu’il n’était pas très loin de la présidence puisqu’il était chef de cabinet -- et il est différent parce qu’il est jeune et qu’il peut avoir l’ambition de rester longtemps au pouvoir. Par ailleurs, il a une formation intellectuelle différente de celle de son prédécesseur ; c’est un homme que l’on peut dire cultivé et qui peut donc avoir une ouverture d’esprit plus large. C’est pour cette raison que nous nous sommes adressés directement à lui et je considère, jusqu’à présent, que nous ne nous sommes pas trompés dans notre appréciation. Pour la suite, nous verrons...

Je crois qu’il comprendra, ou même qu’il a déjà compris, que la formule actuelle d’exercice du pouvoir est une formule sans avenir. Parce que l’environnement international, l’environnement régional et l’environnement local ne sont pas comme avant. Les dictatures ont été éliminées de plusieurs continents ; elles sont actuellement, je ne dirais pas harcelés mais encerclés. On fait attention aux violations des droits de l’homme, au développement humain. Donc les pouvoirs autoritaires, autocratiques, qui empêchent le développement humain et le développement économique de leurs pays ne sont pas très appréciés à travers le monde.

Il a été élu, il y a moins d’un an, il lui reste encore cinq ans avant les prochaines élections pour redresser la situation. Si les cinq ans sont utilisés pour faire taire les oppositions, les syndicalistes, les critiques... ce seront cinq ans de perdus et pour un résultat aléatoire ; si ces cinq ans sont utilisés pour libéraliser, pour réaliser une vertu et un début de développement humain et une remise sur la voie des progrès économiques, je pense que le résultat sera meilleur.

LNA. -- L’accord-cadre dit « il n’y a pas de république viable sans démocratie, ni démocratie sans équilibre des pouvoirs, pluralité de l’opinion, liberté d’en faire état et de droits d’agir pour les faire valoir », quelles garanties vous sont offertes concernant ces aspects ?
AD. -- Il n’y a pas de garantie. Nous n’avons pas demandé de garanties parce qu’il n’y en a pas. Il y a des principes et les exigences de ces principes. Ces principes ont été formulés par écrit. La seule garantie qui vaille c’est que ceux qui doivent bénéficier de ces principes luttent sans relâche, voilà la seule garantie ; la garantie écrite ou orale, ça n’existe pas. Combien de textes écrits sont violés, bafoués, du moment que le rapport de force le permet ? Combien de promesses verbales sont parties en l’air ? La seule garantie c’est la continuité, l’équilibre politique, le rapport de force et la lutte sans relâche. Nous sommes décidés à exercer ces garanties.

LNA. -- En somme, vous venez de poser le fusil mais il restera dans un coin de la maison...
AD. -- Je ne sous-entends pas la reprise des combats armés, mais la lutte politique. Mais comme les mêmes causes produisent les mêmes effets...

LNA. -- Tout le monde dit que vous allez entrer au gouvernement.
AD. -- Moi je ne l’ai jamais dit. Et ce n’est écrit nulle part. Je ne suis pas amoureux du pouvoir ni des fauteuils ministériels. Et puis j’ai largement dépassé l’âge où on recherche le pouvoir pour le plaisir [Ahmed Dini a 69 ans, ndlr]. Tous les candidats au pouvoir disent qu’ils ne sont pas candidats. Mais ce n’est pas mon cas. Et si je suis appelé à participer d’une manière ou d’une autre au pouvoir, ça sera pour faire quelque chose d’utile et non pas pour profiter des avantages liés au pouvoir.

LNA. -- À quel niveau accepteriez-vous de « faire quelque chose d’utile » ?
AD. -- Partons d’un principe. J’ai des idées précises sur le diagnostic du mal djiboutien. Et également, étant donné que je prétends poser un diagnostic juste, j’ai des idées précises sur les traitements, sur la thérapeutique. Poser un diagnostic et poser une thérapeutique n’est pas l’affaire d’un garçon de salle ou d’un infirmier. Cela se situe à un autre niveau. Je ne peux pas être plus clair.

LNA. -- Il existe plusieurs mouvements d’opposition à Djibouti. Le fait que vous seul, leader du Frud-armé, ayez signé un accord d’égal à égal avec le président djiboutien ne modifie-t-il pas l’équilibre des pouvoirs ?
AD. -- En ce qui me concerne, je crois que le fait que le Président ait dépêché son chef de cabinet montre bien qu’il attache une importance au fait de signer cet accord avec moi. Mais, dans mon esprit, cela ne marginalise pas le reste de l’opposition qui se trouve à l’intérieur. L’opposition armée présente une particularité, celle d’être armée et de mener une lutte armée. Il a été tenu compte de cette particularité d’abord pour donner à la paix civile sa chance. Les partis ou les oppositions légales ou civiles c’est dans le cadre d’une paix retrouvée et assurée qu’ils pourront exercer leur activité. Ils viendront donc chronologiquement au deuxième stade du déroulement des processus : d’abord on fait la paix, ensuite, dans un pays en paix, l’opposition et le pouvoir discutent pour régler les caractéristiques civiles de la chose politique. Mais la revendication de la démocratisation, présentée dans l’accord, correspond bien aux revendications de toute l’opposition djiboutienne unifiée et non pas seulement à la revendication du Frud.

Je n’aurais pas servi la démocratie si je participais à la marginalisation de l’opposition ou d’une partie de l’opposition. La démocratie a besoin d’opposition.

LNA. -- Vous avez qualifié de « gesticulations » l’initiative djiboutienne visant à régler la crise somalienne [cf. une déclaration à l’AFP publiée le 18/11/99]. Que pensez-vous de la politique étrangère de Djibouti dans la région ?
AD. -- Je pense toujours la même chose. J’ai bien employé ce mot, mais dans une phrase précise. Pour moi ce mot signifie faire des gestes dans tous les sens. Mais cette “gesticulation” en l’occurrence n’est pas dénuée d’intérêt. Parce qu’elle permet que l’on parle de la Somalie qui commençait à quitter les préoccupations internationales. Maintenant, à l’occasion de cette gesticulation, on en parle. J’ai dit gesticulation parce que je suis convaincu qu’une solution au problème somalien ne viendra pas de l’extérieur -- quelle que soit la perfection du plan qui sera présenté -- mais qu’elle viendra des Somaliens eux-mêmes.

LNA. -- Vous avez déclaré que « le groupe afar est le plus intéressé par l’arrêt des combats entre l’Éthiopie et l’Érythrée ». Avez-vous une position personnelle dans les revendications des deux parties en présence dans ce conflit ?
AD. -- Pour parler des revendications territoriales, je ne connais pas les cartes de la région et des frontières de cette région, je suis donc absolument incapable de dire qui a raison et qui a tort sur le plan des revendications territoriales. Mais je continue à considérer, comme je le disais en novembre dernier, qu’une question purement frontalière ne mérite pas une guerre entre ces deux pays. Pour régler un contentieux territorial, il y a des instances régionales, internationales, judiciaires. Il y a le tribunal international de La Haye ; il y a des accords, des conventions... La frontière éthio-érythréenne ne se trouve pas sur Mars, c’est un endroit connu qui figure sur les cartes ; si ces cartes sont véridiques, truquées, il y a des instances qui sont capables de les déchiffrer et de dire la vérité. Actuellement, on peut savoir la frontière d’après les cartes internationales existantes ; on peut même savoir la frontière par satellite -- à un mètre près. Cela ne mérite pas la mort de centaines ou de milliers de gens.

Les Afars se trouvent en Érythrée comme Érythréens, en Éthiopie comme Éthiopiens et bien sûr à Djibouti aussi. En Éthiopie ou en Érythrée, ils sont conscrits dans l’armée de gré ou de force. Ils ont la particularité d’appartenir aux mêmes tribus, aux mêmes familles. Donc des frères, des cousins se tirent dessus en estimant qu’ils ont tort des deux côtés. Dans chaque famille c’est un drame. Et c’est un drame politique également parce que les Afars d’Érythrée font l’objet de soupçons de sympathies avec l’Éthiopie et on se méfie d’eux en Érythrée. Et l’inverse, en Éthiopie. Donc pour un Afar, il n’y a pas de paix et il ne jouit de la confiance de personne dans la guerre. Il tue à tort, il meurt à tort. Une partie des Tigréens se trouve dans la même situation puisqu’il se trouve des Tigréens des deux côtés. Ce sont les deux peuples qui se trouvent dans cette situation. Les trois frontières passent au milieu des familles afars. Nous sommes donc le groupe le plus concerné par la paix. S’il n’y a pas la paix, nous ne pouvons pas choisir, puisque nous avons de la famille de l’autre côté. Nous ne pouvons pas considérer l’Érythrée comme ennemie, nous ne pouvons pas considérer l’Éthiopie comme ennemie puisque les rapports entre les familles dépendent des rapports entre les États. Nous sommes les seuls à nous trouver dans cette situation.

Les Afars ne peuvent pas avoir un avenir indépendant de l’avenir de la région. Les Afars érythréens se considèrent comme Érythréens, les Afars djiboutiens se considèrent comme Djiboutiens, les Afars éthiopiens se considèrent comme Éthiopiens. Et leur avenir dépend des relations entre ces trois États.

Les aspirations des Afars sont que les relations entre les trois pays soient les meilleures possibles pour ne pas être écartelés. La politique de chacun de ces trois pays est la politique afar. Pour éviter l’écartèlement, il faut qu’ils vivent en harmonie. Et l’avenir afar se trouve dans cette harmonie. Pour le moment, dans les trois pays ils craignent d’abord d’être marginalisés parce que chacun les soupçonne d’être en faveur de l’autre.

LNA. -- Mais à Djibouti, quel est l’avenir des Afars djiboutiens ?
AD. -- La décentralisation. Un pouvoir décentralisé où ils pourront administrer la région qu’ils habitent. Pour que leur bien-être, leur développement et même leur survie ne dépendent pas d’un pouvoir centralisé qui pourrait leur être hostile. Le passé nous démontre que c’est possible. Le pouvoir à Djibouti, de 1977 à 1991, était absolument hostile à la nationalité afar. Sur tous les plans. Pour se prémunir contre l’hostilité d’un pouvoir centralisé, il n’y a que la décentralisation. Ce n’est pas irrédemptisme, sécessionnisme ou séparatisme, c’est une exigence de survie.

LNA. -- Certains de vos frères du Frud ont été arrêtés par les autorités éthiopiennes et livrés à Djibouti. En concevez-vous de la rancœur ?
AD. -- De la rancœur non. Parce que les dirigeants des États prétendent, ou sont convaincus, que leurs actions sont dictées par l’intérêt des pays qu’ils dirigent. Ils ont considéré à un certain moment que capturer et livrer sommairement les dirigeants du Frud à Djibouti servait l’intérêt de leur pays. Je pense qu’ils sont revenus de cette conviction. Pour deux raisons. Premièrement parce que l’intérêt de l’Éthiopie à Djibouti ne dépend pas d’une des parties en présence, mais de tout le monde. Donc, en se dressant contre les Afars, ils ne servent pas l’intérêt de leur pays. Deuxièmement, l’activité politique afar, quelle que soit la forme de cette activité, n’est pas fondamentalement contre les intérêts de l’Éthiopie. Comme elle n’est pas contre les intérêts d’aucun des pays de la région.

LNA. -- Quel est votre point de vue sur l’évolution des relations djibouto-éthiopiennes ?
AD. -- Djibouti c’est essentiellement le port. Il y a une admirable définition donnée par un journaliste français, du journal communiste l’Humanité, Robert Lambotte, qui a dit (il faisait partie de la délégation de journalistes qui accompagnait de Gaulle, en 1967 à Djibouti) : « Djibouti est une escale française, un port éthiopien, une ville somalie, le tout enclavé dans un pays afar marginalisé ». C’est absolument véridique. Et ça n’a pas changé. Le port de Djibouti a été principalement édifié comme débouché de l’Éthiopie, import et export. Il y a donc ce lien organique entre l’Éthiopie et Djibouti. Si le port de Djibouti n’est pas utilisé par l’Éthiopie, il n’a pas d’autre client ou très peu. C’est un port de redistribution mais personne ne l’utilise pour la redistribution. Il est utilisé à 80 ou 90% par l’Éthiopie.

Djibouti sans port, ce n’est pas Djibouti. Donc il y a ce lien. Mais à partir de ce lien, Djibouti et l’Éthiopie doivent éviter plusieurs écueils dont le principal et le plus dangereux, du côté éthiopien, serait de vouloir mettre la main sur Djibouti pour qu’il soit sous la souveraineté éthiopienne. C’est un risque dangereux pour l’Éthiopie. Si l’Éthiopie mettait la main sur Djibouti, elle perdrait ce port. Djibouti deviendrait ipso facto partie intégrante, prolongement de l’Ogaden, donc un territoire à libérer. Il y aurait donc une lutte de libération. Les autorités djiboutiennes doivent éviter de se conduire en vassaux de l’Éthiopie. Il doit y avoir complémentarité, pas dépendance. Djibouti doit garder sa marge de manœuvre, sa liberté.

LNA. -- Quand rentrez-vous à Djibouti ?
AD. -- Je vais rentrer, mais en évitant la précipitation et la lenteur. Si je suis trop long à rentrer, la dynamique que nous avons créée par la signature se casserait ; mais si je rentrais dès maintenant, je créerais une précipitation, un tourbillon, des activités qui nuiraient à la sérénité de l’action. Je rentrerai d’ici deux ou trois semaines. La précipitation n’est pas souhaitable et trop de lenteur non plus.
0

#4 L'utilisateur est hors-ligne   Farah Icône

  • Membre
  • Pip
Groupe :
Membres
Messages :
149
Inscrit :
28-mars 04

Icône du message  Posté 17 septembre 2004 - 09:23

Voici le 2ieme volet de la serie d'entretiens qu'Ahmed Dini Ahmed a accorde aux Nouvelles d'Addis, un an et qq mois apres la premiere entrevue:

Ahmed Dini Ahmed : « La nécessité de cet accord a été que l’action militaire avait atteint ses limites. »

Dans un entretien exclusif accordé aux Nouvelles d’Addis, Ahmed Dini, président du Frud précise les raisons de sa signature le 12 mai 2001 à Djibouti de l’Accord de réforme et de concorde civile, liant son mouvement et le gouvernement djiboutien.

Répondant à des interprétations divergentes concernant ce texte et l’opportunité qu'il y avait de le signer (dissonances dont les Nouvelles d'Addis s’étaient fait l’écho), M. Dini argumente sur l’utilité économique et politique de l'accord ; assure qu’il a fait l’unanimité au niveau des combattants, de leur encadrement, de la direction politique ; annonce que le désarmement des maquisards est fini, qu’il a été intégral et sans contestation.

PROPOS RECUEILLIS PAR ALAIN LETERRIER

[Paris, 12 juin 2001]

Ahmed Dini Ahmed. – J’ai voulu prendre contact avec vous parce que votre revue, les Nouvelles d’Addis, que j’apprécie beaucoup, et qui en même temps publie sur internet, a publié une déclaration, un communiqué de notre représentant ici et aussi une analyse autour de l’accord que le Frud (1) a signé avec le gouvernement de Djibouti.

Je n’ai pas réagi sur le moment parce que cela n’appelait pas une réaction de ma part. Mais je voudrais quand même apporter quelques précisions autour de cet accord, de la manière dont il a été conclu et de ses motivations. D’abord, cet accord est l’aboutissement d’un combat militaire de dix ans et d’une négociation politique de quinze mois. Donc il n’a pas été réalisé, ni signé dans la précipitation. C’est un processus long qui a subi une maturation et qui a été réalisé à l’avantage des deux parties. Mais en fait, il ne s’agit que d’une seule partie puisque cela concerne le même pays et le même peuple. Quand on parle de deux parties ici, c’est parce qu’on se trouvait face à face pendant les combats militaires et dans la négociation, mais le résultat concerne l’ensemble, donc c’est une seule partie.

Cet accord n’a pas été le résultat d’une précipitation, en prévision d’un événement quelconque. La nécessité de cet accord a été que l’action militaire avait atteint ses limites. Le gouvernement n’étant pas suffisamment fort pour nous éradiquer et le front armé n’étant pas suffisamment fort pour conquérir les villes principales de garnison et la capitale, nous étions parvenus à un blocage total sur le plan militaire. Il fallait en sortir, car ce blocage n’était pas supportable ni acceptable par aucune des parties en conflit, il fallait donc en sortir par une action qui ne soit pas militaire, puisque celle-ci était devenue impossible.

La solution était donc politique et qui dit politique dans une négociation dit concessions de part et d’autre. Ce qui a été réalisé. La revendication autour de laquelle les combats étaient livrés, organisés, a été acceptée dans sa majeure partie. Cette revendication consistait en plus de la démocratie, en une meilleure organisation de l’administration, plus proche des administrés et un désenclavement des régions enclavées. Nous avons trouvé la solution théorique avec la décentralisation dont la mise en œuvre pratique attend l’adoption de la loi par l’assemblée qui doit l’adopter lors de sa prochaine session. La démocratisation a été obtenue par le multipartisme non limité, intégral, conformément à l’article 6 de la Constitution de Djibouti qui entrera en application le 3 septembre 2002 et la mise en place d’une commission électorale indépendante qui rend impossible l’autocratie ou la dictature.

Donc nous avons eu satisfaction sur les points de la démocratisation, de la décentralisation et sur la fin des actions militaires. Les négociations ont été menées par des commissions ; le dialogue, la concertation au sein de ces commissions a été permanent. Ces négociations ont été soutenues par l’unanimité des cadres politiques du Frud, de l’encadrement militaire et de l’ensemble des combattants. Il y a eu unanimité en faveur de l’accord que nous avons signé. Ce n’est pas un accord signé par une personne – même si c’est toujours une personne qui appose sa signature au bas d’un document – mais l’acceptation du contenu de ces négociations a fait l’objet de l’unanimité des combattants, de leur encadrement militaire et de la direction politique du Frud. La signature que j’ai apposée en tant que président du Frud est conforme au mandat dont j’étais investi par l’organisation que je dirigeais. Mon mandat était de rechercher le dialogue, de mener les négociations, de diriger l’équipe des négociateurs ; c’était cela mon mandat. J’ai exécuté mon mandat, conformément aux décisions des dernières assises nationales du Frud.

Cet accord ouvre, pour la République de Djibouti, dans son ensemble, des perspectives politiques et des perspectives économiques. D’autant plus que la paix est un objectif pour la communauté internationale, partout dans le monde, et principalement à Djibouti, qui en plus de sa position stratégique très sensible à l’entrée de la mer Rouge est utilisé comme base arrière de logistique pour la MINUEE, les forces des Nations-Unies d’interposition entre l’Érythrée et l’Éthiopie. Tous les utilisateurs de la position de Djibouti voient la paix civile à Djibouti comme une nécessité pour la paix régionale et pour la sécurité internationale. Et la population de Djibouti voit la paix à Djibouti comme l’unique chance de sortir de la crise économique dont souffre le pays.

LNA. – On sait ce qu’il en est de l’égoïsme des nations et des organisations internationales. À un moment donné l’Europe, la France ou d’autres peuvent avoir intérêt à stabiliser la situation dans la région pour six mois, un an, deux ans… Mais ils ne tiennent pas forcément compte des intérêts profonds des pays. Est-ce que cette précipitation, d’un côté de la présidence djiboutienne, de l’autre de la France et de l’Union européenne ou d’autres, tient compte des intérêts du peuple de Djibouti ?
AD. – Je crois, honnêtement, qu’on ne peut pas parler de précipitation lors de la conclusion de négociations qui ont duré quinze mois. Nous avions commencé à discuter en février 2000 et nous sommes parvenus à signer notre accord le 12 mai 2001. Donc plus d’un an de discussions, sans vacances, sans interruptions. Il n’y a pas eu précipitation, il y a eu plutôt lenteur.

LNA. – N’y a-t-il pas eu précipitation de la part de puissances extérieures ?
AD. – Mais ces puissances extérieures n’ont exercé aucune pression sur nous pour que l’accord ou la conclusion des négociations intervienne à telle ou telle date. Je dis bien aucune pression. Si la signature de l’accord a précédé de vingt-quatre heures ou de quarante-huit heures la visite du Président djiboutien à Bruxelles, c’est une coïncidence. Nous avons continué à travailler au même rythme que l’an dernier. Nous sommes arrivés à la conclusion de l’accord à ce moment-là. Et cet accord correspond beaucoup plus à nos intérêts à nous qu’aux intérêts des puissances extérieures.

Nous parlions souvent, et certains de nos compatriotes continuent de le faire, de blocus des régions nord et sud-ouest de la République de Djibouti. Mais, à y bien réfléchir, le gouvernement de Djibouti ou les forces gouvernementales ne pouvant nous expulser de ces régions, comme nous ne pouvions expulser les forces gouvernementales de garnison dans les villes, les régions dans lesquelles nous nous trouvions, en tant que front armé, avaient fini par être considérées comme des régions d’insécurité. Par la présence d’éléments armés échappant au gouvernement légal du pays. Donc personne ne venait dans notre région, pas d’ONG, pas de médecins, pas de scolarisation. Le gouvernement ne pouvait pas s’y aventurer parce que les voies d’accès étaient minées et le survol en a été interdit par des batteries antiaériennes que nous avions installées. Notre présence constituait le principal élément du blocus. Alors que nous avions interdit l’accès du gouvernement à ces régions, nous ne pouvions pas nous substituer au gouvernement puisque nous n’apportions rien à la population. Pas d’écoles, pas de médecins, pas de forages, nous n’apportions rien à cette population qui dépendait de nous et dont nous dépendions. Puisque pour organiser nos caravanes d’approvisionnement et de ravitaillement, nous avions besoin des chameaux de ces populations, nous étions devenus, sinon la principale cause, du moins le principal prétexte pour laisser à l’abandon ces régions. On ne pouvait pas, par exemple, envoyer des équipes de vaccinateurs dans la région pour vacciner les enfants contre la poliomyélite parce que c’était une région d’insécurité. Donc, la paix désenclave ces régions.

LNA. – Il n’y avait donc pas d’issue militaire…
AD. – Non, ni pour l’une ni pour l’autre partie.

LNA. – Il y avait lassitude, non pas des combattants mais lassitude de la population…
AD. – Oui, il y avait une lassitude de la population, pas des combattants. Et le blocage de la situation influait aussi sur la vie économique du pays.

LNA. – Mais quand on déclenche une lutte armée on connaît les conséquences que cela va avoir ; on sait que cela va créer un isolement des régions où est implanté le maquis. Qu’est-ce qui fait que ce qui était juste et représentait la seule solution au moment où vous meniez une lutte armée soit brusquement devenu impossible et vous a conduit à signer cet accord ?
AD. – Il y a eu acquisition de convictions. Le gouvernement avait refusé de discuter avec le Frud, étant convaincu qu’il allait en venir à bout militairement. Le Frud avait déclenché initialement la lutte armée, croyant qu’il allait balayer les forces gouvernementales. Les deux parties avaient des illusions sur leurs forces. Elles avaient préjugé de leurs forces. Le Frud pensait prendre les villes et la capitale. Le gouvernement pensait balayer le Frud. Le gouvernement n’a pas balayé le Frud et le Frud n’a pas pu balayer les forces gouvernementales. Donc il y a eu acquisition de la conviction que la solution militaire n’était plus possible. Il y a eu une prise de conscience de la limite de l’action armée.

LNA. – Où en est-on maintenant ? Le désarmement…
AD. – Le désarmement a été intégral. C’est fini. nous avons détruit les armes qui étaient portées par les combattants du Frud. Donc, il n’y a plus d’éléments armés actuellement dans le maquis. Les armes ont été détruites, le 7 juin. Il n’y a pas eu de rebelles au désarmement, de personnes qui ont refusé de déposer leurs armes. lorsque nous avons pris la décision de démobilisation et de désarmement, les combattants ont dit : « Nous sommes prêts et nous sommes disposés à renoncer à l’utilisation des armes en politique ; mais nous ne sommes pas prêts à accomplir le geste de remettre les armes à l’adversaire. » Alors le président djiboutien a dit : « Dans ces conditions, qu’ils remettent leurs armes à leurs dirigeants, qu’ils les mettent en tas et, en présence de tout le monde, que ces armes soient détruites. » Je crois que c’était une position sage et courageuse qui a facilité le désarmement. Maintenant, les démobilisés seront, soit réinsérés dans la vie civile, soit intégrés dans les forces gouvernementales pour une partie ; tout redevient normal, dans le cadre de la décentralisation.

LNA. – Comment les choses se dessinent-elles au niveau de l’échéancier, sur les différents points contenus dans l’accord et sur ceux qui nécessitaient des éclaircissements ?
AD. – La prochaine étape est la mise en place de la décentralisation qui commence par l’adoption du projet de loi sur la décentralisation et le statut des régions et les élections des assemblées régionales. Mais, en attendant ces élections, il faudra préparer l’organisation des entités décentralisées.
Il y a aussi la reconstruction des régions touchées par le conflit. Il s’agit de rouvrir les pistes, de faire des forages et des puits, remettre en marche les écoles, les dispensaires, reconstruire les villes et les villages détruits, faire revenir les réfugiés qui avaient fui les zones de combats. Il y a tous ces chantiers à mettre en œuvre.

LNA. – Comment les perspectives de développement de ces régions peuvent contribuer à un renouvellement de l’économie djiboutienne ? Cela a-t-il une influence ?
AD. – Certainement, parce que d’abord, la majeure partie de la République de Djibouti, c’est-à-dire plus des trois quarts du territoire national, échappait jusqu’à présent au développement et à l’effort de mise en valeur. Ces régions seront désenclavées, cela va créer des activités. En plus, les institutions internationales et les États partenaires au développement de Djibouti, vont certainement soutenir (je n’aime pas ce mot) l’effort non seulement de retour à la paix, mais aussi de développement de Djibouti.

LNA. – Rien de plus concret à cet égard, est-il trop tôt ?
AD. – C’est un peu tôt et il ne faut pas formuler des promesses qu’on n’est pas en mesure de tenir soi-même ; parce que nous basant sur l’accord, sur son contenu, nous avons élaboré un cadre de programmes, dont le financement dépend de l’extérieur. Tant que ce programme n’est pas adopté et que son financement n’est pas dégagé, nous ne pouvons pas en parler comme si cela était acquis.

LNA. – Il y avait notamment des sommes créditées l’Union européenne et qui attendaient la démobilisation des combattants…
AD. – Non, la somme prévue pour la démobilisation des combattants est déjà mise à disposition à Djibouti.

LNA. – Mais à part cela, il y avait bien aussi d’autres fonds qui avaient été mobilisés et qui attendaient la mise en œuvre de l’accord ?
AD. – Oui, il y a des fonds sur la base des pays ACP (2). Il y a un programme prévu dans ce cadre-là. Mais ce qui résulte de la signature de l’accord de la paix est en dehors de ces lignes-là.

LNA. – Sur le volet démocratique ?
AD. – Sur le volet démocratique, j’ai lu dans vos publications qu’il n’y aurait pas de réformes démocratiques dans l’accord. Peut-être n’entendons-nous pas la même chose par « réformes démocratiques ». Pour nous, la démocratie c’est de pouvoir choisir ceux qui vont gérer la chose publique et, s’ils ne donnent pas satisfaction en ne faisant pas leur travail ou en le faisant mal, ou encore en en profitant personnellement, c’est de pouvoir les remercier pour mettre d’autres à leur place. Pour nous, la base de la démocratie c’est cela. Je crois que l’accord donne satisfaction.

LNA. – Cet aspect n’est qu’un des volets de la démocratie…
AD. – Bien sûr, il est aussi prévu la liberté d’exp​ression, la liberté de réunion, de syndicats, d’association, la liberté de la presse, l’indépendance de la justice… Tout cela est écrit, mais tout cela dépend des hommes. Si un magistrat, au lieu de résister, préfère exécuter l’instruction reçue d’un ministre, la justice n’est plus indépendante. Mais ce n’est pas dû aux textes, c’est dû au magistrat lui-même.

LNA. – Les textes constituent tout de même une bonne garantie…
AD. – Les textes sont presque parfaits. Nous avons une des meilleures constitutions ; mais ce sont les hommes… Est-ce que la démocratie est incomplète parce que le Premier ministre n’est pas Chef de gouvernement ?

LNA. – Il y a quand même un problème de contenu des fonctions ministérielles, non ?
AD. – Un ministre dans son département a une certaine compétence qui n’est pas au-dessus de celle du président de la République ou du chef du gouvernement. Un ministre peut être nommé et remercié par le chef du gouvernement. Si la fonction de chef du gouvernement est donnée au chef de l’État, il remplit les deux fonctions. En Afrique nous avons eu deux exemples et ce furent deux échecs. En ex-Congo belge, nous avons eu Lumumba et Casavubu, cela a donné Moboutu. Au Niger, le chef de gouvernement, ayant l’assemblée avec lui, a bloqué le chef de l’État qui lui-même a bloqué son chef de gouvernement et cela a enfanté Ibrahim Maïnassara, chef d’état-major, qui s’est emparé du pouvoir jusqu’à ce qu’il soit assassiné pour l’écarter du pouvoir. Donc, l’unité du centre de décision dans certains pays d’Afrique en transition vers la démocratie peut être une nécessité, elle n’est pas antidémocratique. Mais simplement, ce qu’il faut pouvoir contrôler est la manière d’exercer cette fonction de chef de gouvernement. Ce qui s’obtient par la transparence électorale.

À la tête d’un État, il ne peut pas y avoir deux coprésidents, ça ne peut pas marcher. Si le Premier ministre est chef de gouvernement, le chef de l’État devient décoratif, honorifique. Ou bien, s’il doit exercer des compétences gouvernementales, il est normal qu’il soit chef de gouvernement.

LNA. – Permettez-moi une insolence. Il y a de la marge entre deux coprésidents à égalité et l’omnipotence d’un président avec rien derrière. Il y a peut-être des solutions intermédiaires…
AD. – Bien sûr, en Afrique, dans notre région, il y a l’Éthiopie où le Premier ministre est chef de gouvernement et il exerce le pouvoir. Le président éthiopien a un rôle honorifique. Plus au nord, il y a l’Érythrée où le président exerce le pouvoir, il n’a pas de Premier ministre. De l’autre côté de la mer Rouge, il y a le Yémen où il y a un président et un Premier ministre. Mais le pouvoir est exercé par le Président. À Djibouti, nous faisons partie d’un ensemble géographique, culturel et politique. Nous n’avons pas encore une culture démocratique qui oblige chacun à respecter les textes, les compétences de l’autre. Si on avait mis en place, dès le départ, un système où le Premier ministre exercerait le pouvoir, ce serait plus acceptable. Mais nous avons déjà depuis vingt-trois ans un président qui exerce le pouvoir. Lui dire qu’à partir de dorénavant il devient potiche et qu’il doit passer le pouvoir au Premier ministre, il ne pourrait l’accepter.

LNA. – Alors cela veut dire qu’il n’y a aucun contrôle possible sur les activités du Président.
AD. – Mais pourquoi ? Bien sûr qu’il y en a.

LNA. – En France, il y a plusieurs niveaux de contrôle, y compris pour les hommes politiques en fonction, qu’en serait-il à Djibouti ?
AD. – Tous les pays ne sont pas comparables. Néanmoins, à Djibouti comme ailleurs, le premier niveau de contrôle est la vigilance citoyenne exprimée au moyen de la sanction par les urnes. En même temps que l’application, à rendre effective, de toutes les lois de la République.

LNA. – Donc, si le Président était pris les deux mains dans le pot de confiture, on serait obligé d’attendre la prochaine élection ?
AD. – Non, et c’est l’Assemblée nationale qui, en principe, interviendrait. La destitution n’est pas prévue. Comme la dissolution n’est pas prévue, la destitution du Président par l’Assemblée nationale n’est pas prévue par la Constitution. Mais le moyen d’action se situe entre les deux, c’est-à-dire au moment du vote du budget.


LNA. – Daher Ahmed Farah, président du PRD (3) et directeur du journal le Renouveau, ainsi que deux agents du Trésor ont été placés en garde à vue dimanche 10 juin. Ils sont poursuivis pour recèle de documents comptables, suite à la publication par le Renouveau de photocopies de deux bordereaux de versement, représentant une avance de 6.000.000 FD faite par le Trésor public au ministre de l’Économie et des Finances. Avez-vous eu connaissance de ce fait et si oui, qu’en pensez-vous ?
AD. – Je n’étais pas au courant. Je ne comprends pas. Si les documents cités dans cet article n’étaient pas confidentiels, il s’agissait donc de documents publics. Je ne comprends pas…

LNA. – Il apparaît qu’un parti politique et son journal livrent un fait, s’appuyant sur des documents, et qu’ils ne souhaitent pas donner leurs sources ; et immédiatement des procédures son entamées contre le directeur du journal et contre d’autres personnes. Alors qu’il semble que cela ait un lien avec l’utilisation de fonds publics. C’est tout de même bizarre.
AD. – C’est un déficit dans l’appréciation par le gouvernement de ses méthodes d’intervention, et de la limite qui sépare le secret du public.

LNA. – Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?
AD. – Non, rien. Je voulais juste dire que je n’ai pas outrepassé mon mandat, qu’il n’y a pas de combattants qui refusent de déposer les armes, qu’il y avait unanimité au niveau des combattants, de leur encadrement et de la direction politique et que l’accord donne satisfaction.

--------------------------------------------------------------------------------
(1) Front pour la restauration de l’unité et de la démocratie, ex-opposition armée.
(2) Convention dite de "Lomé", liant les pays des zones Afrique-Caraïbes-Pacifique (ACP) et l'Union européenne.
(3) Parti du renouveau démocratique, opposition.
0

#5 L'utilisateur est hors-ligne   Farah Icône

  • Membre
  • Pip
Groupe :
Membres
Messages :
149
Inscrit :
28-mars 04

Posté 18 septembre 2004 - 02:40

Voici le 3ieme volet des entretiens menes par Alain Leterrier et Colette Delsol avec Feu Ahmed Dini Ahmed


Ahmed Dini : « Nous sommes tenus par le temps… On devrait se dépêcher. »

Dans un troisième entretien accordé aux « Nouvelles d’Addis » fin décembre à Paris, Ahmed Dini Ahmed, président de l’ex Frud-armé annonce la création d’un parti d’opposition représentatif des différentes composantes nationales djiboutiennes : le Frud national.

Faisant le point sur la mise en œuvre de l’Accord de concorde et de réforme civile, M. Dini expose ses craintes sur les retards constatés dans le calendrier des réformes. À propos de la Somalie, il estime qu’il faut tenir compte du point de vue des chefs de guerre.


PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER & COLETTE DELSOL


[Paris, 26 décembre 2001]

LNA. – Avez-vous passé un bon Noël, M. Dini ?
Ahmed Dini Ahmed. – Oui, j’ai passé un bon Noël. D’autant que, pour la première fois de ma vie, je me suis déguisé en Père Noël pour mes petites-filles ; habillé en rouge, avec barbe blanche et sourcils et moustaches blancs. C’est la première fois que je me voyais dans une glace en Père Noël noir. Et je me suis posé la question de savoir ce que cela aurait donné dans le paysage enneigé du grand Nord. Je me suis amusé avec les petites et j’ai passé un bon Noël.

Création du Frud national

LNA. – Après cette aimable introduction, passons à la politique. Comment se nomme votre mouvement aujourd’hui, l’ex Frud-armé ? J’ai entendu certains parler de Frud combattant…
ADA. – Étant donné que nous avons cessé le combat militaire et que nous avons déposé nos armes, nous ne pouvons pas conserver l’appellation Frud « armé » ou « combattant ». Le Frud sera tout simplement le Frud national. Pour qu’il perde avec ses armes et ses actions militaires la connotation tribale de « rébellion afar », nous l’appellerons Frud national et il comprendra toutes les composantes nationales de la population de Djibouti.

LNA. – Le mouvement de lutte armée, dans la perspective de l’élargissement du champ politique djiboutien, devient donc un parti politique, et cesse d’être un mouvement strictement afar…
ADA. – Voilà ! Il devient un parti politique.

LNA. – Y avait-il risque de confusion avec le mouvement des anciens membres du Frud ayant rallié le pouvoir en 1994, qui aujourd’hui continuent à s’appeler Frud ?
ADA. – Le Frud, en tant que parti politique, n’appartiendra pas aux Afars seuls et il n’appartiendra pas non plus uniquement à ceux qui ont combattu, les armes à la main, dans le maquis. Parce que l’expérience nous a enseigné que les maquisards, transformés en parti politique, se conduisent comme les propriétaires de ce parti qu’ils créent, par la légitimité des fusils. Partout, depuis que nous avons entendu parler de fronts combattants, toutes les rébellions armées, une fois transformées en partis politiques, ont revendiqué pour elles seules la légitimité et le pouvoir et nous connaissons la suite. Pour nous, le Frud appartiendra à tous ceux qui veulent faire de la politique, en conformité avec les objectifs que nous nous assignons.

LNA. – Vous voulez faire un « mouvement de masse » ?
ADA. – Oui, un mouvement qui appartient à toutes les composantes nationales.

LNA. – On a eu l’impression qu’il y avait des frictions au sein de votre mouvement, qu’on soupçonnait les signataires de l’Accord de concorde et de réforme civile (1) de vouloir rejoindre le pouvoir en place, comme les dissidents du Frud de 1994. Où en est-on de l’unité du mouvement ?
ADA. – Eux (en 1994), lorsqu’ils ont passé un accord avec le gouvernement, dans le corps même de cet accord il était prévu qu’ils rejoignent comme alliés le parti au pouvoir, le RPP (2). Ils ont donc perdu leur autonomie et leur personnalité distincte par rapport au parti au pouvoir. Étant donné que nous avions combattu la forme de parti unique, nous ne pouvons pas les rejoindre ou les imiter. Le multipartisme exige véritablement qu’il y ait plusieurs partis distincts. Maintenant, nous verrons s’ils s’intègrent complètement au RPP auquel ils sont alliés aussi bien dans le gouvernement que dans le programme et les objectifs, ou bien s’ils s’en séparent et forment un parti à part. S’ils forment un parti à part et que nous-mêmes aussi formions un parti à part, pourquoi ne pas discuter pour s’unir ? Et si nous ne nous unissons pas, nous serons départagés par l’adhésion populaire.

LNA. – Quels sont les membres constitutifs du Frud national ?
ADA. – Ils sont une vingtaine.

LNA. – Vous avez déjà les noms de ces personnes ?
ADA. – Oui, pour la majorité, ce sont des gens qui ne viennent pas du maquis. Les maquisards y sont présents, mais ils représentent moins de la moitié de ce comité.

LNA. – Cette liste sera rendue publique ?
ADA. – Oui, elle le sera très bientôt.

LNA. – Avant la signature de l’accord avec le gouvernement, aviez-vous imaginé un tel élargissement du Frud ? Aviez-vous eu alors des discussions préalables avec d’autres composantes politiques djiboutiennes en vue de cet élargissement ?
ADA. – Dans ce but, nous avons non seulement eu des discussions à ce sujet avec toutes les composantes de l’opposition nationale, mais nous avons organisé dès 1992 une conférence à Paris qui a adopté une résolution et créé une structure de coordination, le FUOD (3) élargie par la suite à l’ODU (4).

Suites à l'Accord de réforme et de concorde civile

LNA. – L’Accord de réforme et de concorde civile signé avec le gouvernement djiboutien mettait un terme à la lutte armée afar, qui revendiquait le développement de la région nord mais aussi des droits politiques pour l’opposition djiboutienne. Ce traité de paix a été rendu possible grâce à l’intelligence de ses deux inventeurs, Ahmed Dini Ahmed, président du Frud et Ismaël Omar Guelleh, président de la République de Djibouti. Permettez-moi une insolence : à ce jour, des deux personnes en question, qui se révèle le rusé renard ?
ADA. – À tout seigneur toute honneur. Le renard est peut-être le Président, parce que c’est lui qui en retire le bénéfice immédiat, et le mérite d’avoir accepté le dialogue et d’avoir fait preuve d’une certaine modération permettant de parvenir à un accord. Parce que nous, nous étions la partie qui présentait une revendication, le gouvernement représentait le côté conservateur détenant le pouvoir dont nous revendiquions le partage. Si ce n’est pas dans l’immédiat et constitutionnellement, c’est dans un proche avenir : par le multipartisme, par la décentralisation, par la réorganisation, par toutes les réformes… Nous avions des revendications contre le statu quo dont le gouvernement se satisfaisait. Même si nous n’avons pas tout obtenu, la part que nous avons obtenue c’est grâce à la concession dont le Président a fait preuve. Donc, étant donné qu’il en retire le bénéfice immédiat d’avoir réalisé la paix dans le pays et créé une atmosphère de dialogue, il est le plus grand bénéficiaire, pour le moment. C’est donc lui, le « rusé renard ».

LNA. – Cela vous suffit ?
ADA. – Oui, cela me suffit parce que notre revendication n’était pas : « Ôte-toi de là que je m’y mette. » Nous avions comme objectif de rendre possible la fin du blocage que le pays connaissait depuis l’indépendance. Nous y sommes parvenus. Nous avions aussi comme objectif de pouvoir créer plusieurs partis politiques. Comme engagement sur le papier nous y sommes parvenus, et nous pensons que dans la réalité nous y parviendrons également. À partir du moment où le peuple, les citoyens, ont le choix entre plusieurs organisations, c’est à la société civile de pousser la démocratisation, à travers ses représentants, jusqu’à ses possibilités ultimes. Ce ne sont plus les tenants du pouvoir qui doivent imposer autoritairement la démocratie. Ce ne sont plus les porteurs de fusils qui doivent imposer, à la pointe des baïonnettes, la démocratie au peuple. C’est le peuple, ce sont ceux qui réclament leurs droits qui doivent imposer la démocratie. Seulement, il fallait lui donner la possibilité de choisir, la possibilité de désigner des représentants et de punir ou d’écarter ces représentants s’ils ne donnent pas satisfaction.

LNA. – Vous faites confiance à cette voie-là ?
ADA. – Nous avons ouvert la voie, il faut la suivre.

LNA. – Vous rentrez d’un colloque de la communauté afar organisé à Uppsala en Suède. Votre contribution portait sur le thème : « L’implication du système de parti unique pour la société djiboutienne et ses conséquences sur les Afars de Djibouti » ; votre analyse comprenait une part bien documentée sur le déficit démocratique et sur ses conséquences politiques et économiques… Pourtant, en lisant votre discours, on a l’impression qu’il n’y a « que » l’espoir et qu’aucun phénomène concret ne vient étayer votre propre optimisme. On a l’impression que l’accord que vous avez signé c’est seulement signature contre parole. Croyez-vous que la seule parole du gouvernement suffise ?
ADA. – Il s’agit en fait de signature contre signature engageant les deux parties signataires à égalité juridique. Mais l’espoir est le socle sur lequel se bâtit toute action en perspective, qui envisage certains événements comme possibles ou probables. Une fois que l’on sort des perspectives on est dans la réalisation. Ici il ne s’agit pas seulement d’espoir vide, il s’agit d’espoir reposant sur des engagements précis et il y a eu des orientations prises. Donc, il faut faire effort et agir pour que l’engagement se transforme en réalisations. Il ne s’agit pas de confiance béate. Nous sommes partenaires et nous continuons à agir pour que ce qui est prévu se réalise.

LNA. – Donc, jusqu’ici le calendrier est respecté ?
ADA. – Il y a des retards. Ils ne nous surprennent pas. Ils sont dus d’abord au manque de savoir-faire. Parce que c’est quelque chose de nouveau pour nous de discuter un projet, de le rédiger et le mettre en œuvre, et nous n’avons pas d’experts qui ont une pratique en la matière. Le premier obstacle c’est donc ce manque de savoir-faire ; le deuxième c’est un déficit en cadres compétents ; le troisième c’est le manque de moyens matériels pour mettre en place de manière concrète et rapide ce qui est prévu ; le quatrième (il est peut-être subjectif) c’est une pesanteur des habitudes acquises.

LNA. – Quand vous dites « nous », vous parlez du gouvernement ou du Frud ?
ADA. – Non, je parle des fonctionnaires djiboutiens, des politiciens djiboutiens et de la société dans son ensemble.

LNA. Alors on est là dans le déficit de culture politique…
ADA. – Non. Il y a la volonté politique mais on se heurte à un manque de savoir-faire administratif, au niveau du management.

LNA. – Quels sont les points qui ont pris du retard sur le calendrier ?
ADA. – La décentralisation. Pour nous, la quasi totalité des réformes consiste en la décentralisation (telle que nous l’avons négociée et adoptée, et non la version irresponsable de Gulub-Kena, à l’auteur inconnu, présentée résemment sur un site internet). Je m’attendais à ce que ce projet soit soumis et adopté par le conseil des ministres. Hier, au plus tard ; pour que l’Assemblée nationale adopte ce projet de loi au cours de la session budgétaire actuelle, qui court jusqu’au 31 décembre. Nous avons donc du retard à ce niveau. Et nous sommes tenus par le temps, parce que l’année prochaine c’est l’année des élections législatives et en même temps l’année des élections locales, prévues par le projet de loi sur la décentralisation. Ces élections doivent normalement être préparées par les pouvoirs décentralisés.

LNA. – Vous continuez à penser qu’il n’y a pas de mauvaise volonté ; qu’il ne s’agit que d’un manque de savoir-faire administratif ?
ADA. – C’est très difficile de parler de « volonté » parce que l’on risque de tomber là dans le procès d’intention… Nous avons aussi du retard dans la réouverture des écoles. Pour rouvrir les écoles il faut réaménager les pistes d’accès, et pour pouvoir réaménager ces pistes il faut embaucher de la main-d’œuvre. Il faut donc de l’argent. Pas d’argent pas de main-d’œuvre, pas de main-d’œuvre pas de pistes, pas de pistes pas d’écoles !

LNA. – Puisque la loi sur la décentralisation est en retard, les élections législatives prévues pour 2002 peuvent-elles se tenir sans l’adoption de cette loi, c’est-à-dire comme elles se sont tenues auparavant ?
ADA. – Cela ne devrait pas. Cela ne devrait pas du tout. Les élections législatives sont prévues pour décembre prochain (2002).

LNA. – « Cela ne devrait pas »… Voulez-vous dire que ce n’est pas techniquement possible ou que cela n’est pas souhaitable ?
ADA. – Ce ne serait pas souhaitable. Parce que si c’est toujours le ministère de l’Intérieur et le gouvernement central qui organisent tout, où est le changement ?

LNA. – Concrètement, le chantier démocratisation et développement est encore…
ADA. – Il est encore au stade de projet, comme je l’ai dit dans mon intervention d’Uppsala (Suède), à l’état de projet et d’intentions. Et on devrait de dépêcher.

LNA. – Quels seraient les recours du Frud, signataire de l’Accord de concorde et de réforme civile, au cas où le projet de loi sur la décentralisation ne serait pas présenté à l’Assemblée nationale et adopté suffisamment tôt pour permettre l’organisation des élections locales et législatives de 2002 ?
ADA. – D’abord, ce serait dommage que l’adoption et la mise en application du projet de loi sur la décentralisation connaisse un retard important, ce qui aurait pour conséquence de prolonger outre mesure le statu quo ante du conflit que le pays a connu ; ce qui n’est pas souhaitable. Ensuite, le recours face à une telle éventualité n’incomberait pas au seul Frud signataire de l’Accord, mais à l’ensemble du peuple djiboutien qui aspire à des changements positifs.

LNA. – Indépendamment des problèmes de savoir-faire internes à Djibouti, le retard pris pour la mise en œuvre de ces projets est-il lié à des problèmes de financements internationaux ?
ADA. – Jusqu’à ce jour il n’y a pas eu de financements internationaux. Le financement international ne se fait pas sur simple demande. Il faut élaborer un plan, réunir une conférence des donateurs et soumettre à cette conférence des plans détaillés sur les projets, leurs coûts, ce qu’on veut faire, comment on compte le faire, etc. Et jusqu’à présent, Djibouti n’a pas eu de conférence des donateurs. Partout où il y a eu un accord politique après un conflit, que cela soit au Congo, au Burundi ou ailleurs, immédiatement, dans la foulée, il y a eu réunion d’une telle conférence. Pour Djibouti, il n’y a rien eu. Comment imaginer que Djibouti n’est pas un pays solliciteur ? Il n’a rien et Djibouti ne demande rien. Donc, rien ne se passe.

LNA. – Djibouti n’a besoin de rien, peut-être…
ADA. – [Rires.] Oui, voilà ce que les gens disent. Nous avons élaboré un document cadre des réhabilitations : cela ne suffit pas. Il faut l’approfondir, le détailler, le mettre à jour et il faut réunir une conférence des pays donateurs. Nous sommes encore en retard sur ce point. Et ce n’est pas l’ex-rébellion qui peut le faire, c’est le gouvernement. Les gouvernements des pays donateurs ne peuvent traiter qu’avec le gouvernement djiboutien.

LNA. – Comment expliquez-vous que le gouvernement djiboutien n’ait pas demandé la réunion d’une conférence des pays donateurs et présenté des projets de développement et de réhabilitation pour le pays ?
ADA. – Je ne me l’explique pas, je constate seulement, tout comme les donateurs potentiels.

LNA. – Vous avez rencontré des responsables de l’Agence française de développement récemment. On parle de projets soutenus par l’AFD dans la région afar. Est-ce exact ?
ADA. – Je crois qu’il s’agit essentiellement de la construction d’écoles. Ces régions, non seulement n’ont pas progressé sur ce plan depuis l’indépendance (un quart de siècle), mais la scolarité y a été complètement stoppée. Nous avons un vide de vingt-cinq ans à rattraper. Je crois que l’AFD doit intervenir dans ce secteur, la construction d’écoles et la réhabilitation d’anciennes écoles qui tombent en ruines, puisqu’elles n’ont été ni entretenues ni utilisées depuis l’indépendance.

Afars, Afarie, afarité

LNA. – Parlons de politique régionale, si vous le voulez bien. Vous rentrez, nous l’avons dit, de la conférence tenue en Suède sur les Afar et leur rôle dans l’instauration de la paix dans la corne de l’Afrique. Que retenez-vous de cette conférence ?
ADA. – Les conférenciers ont traité entre-autres de la question de la grande Afarie et il a été démontré que ce n’était pas une idée afar ; que cette idée n’avait pas été adoptée dans le passé par les Afars, ni au niveau des politiciens ni au niveau des chefs traditionnels ni au niveau individuel ou organisationnel : à aucun niveau. Dans la résolution de cette conférence, apparaît le fait que les Afars, tout en partageant la même identité culturelle et linguistique, partagent indéfectiblement le sort des peuples qui composent les trois États dans lesquels ils sont présents. Il n’y a pas un sort spécifiquement afar à promouvoir. Et ils combattent tout traitement particulier défavorable qui leur serait réservé.

LNA. – Cette idée vous est chère. Je me souviens que vous nous aviez dit : « Il y a des Afars éthiopiens, des Afars érythréens et des Afars de Djibouti. » (Tiens, d’ailleurs je remarque que vous n’aviez pas dit « des Afars djiboutiens »…)
ADA. – Oui, il y a une nuance. Parce que leur nationalité djiboutienne leur a été contestée dans les faits jusqu’à maintenant par le pouvoir en place. C’est pour cela que j’ai dit qu’il y a des Afars à Djibouti, parce qu’ils sont considérés à Djibouti comme des apatrides. C’est le seul endroit où les Afars ne peuvent être assimilés ni à des étrangers ni à des nationaux. Ils sont ignorés, comme escamotés.


Paix et gouvernance en Somalie

LNA. – Parlons de la Somalie. Lundi (24/12/01), une dépêche de l’AFP annonçait un accord de paix pour la formation d’un gouvernement d’unité nationale en Somalie, signé au Kénya sous l’égide du Président Arap Moï. Mardi (25/12.01), une autre dépêche de l’AFP citait le chef de guerre Hussein Mohamed Aïdid, disant c’est un faux accord qui est nul et non avenu. Selon vous, quels sont les cadres institutionnels et politiques possibles pour la Somalie ?
ADA. – C’est aux Somaliens de définir ces cadres et de leur donner un contenu. Je pense que le premier pas vers la création de ces cadres, c’est d’assurer la paix intérieure. Quand on parle de la paix, la première chose indispensable est l’absence de conflit, de guerre. Que doit-on faire pour qu’il n’y ait pas de conflit ? Convaincre les combattants de cesser les combats. Les chefs de guerre en Somalie ne sont pas que des individus, ils ont des soldats, des forces, des armes. Pour commencer, il faut les convaincre de ne pas en faire usage.

LNA. – Vous nous aviez déclaré en 1999 qu’une solution aux problèmes somaliens « ne viendrait pas de l’extérieur, quelle que soit la perfection du plan qui sera présenté »…
ADA. – Je ne suis pas démenti par la réalité des faits. Pour que les Somaliens discutent entre eux, trouvent un cadre et mettent un contenu dans ce cadre, il faut d’abord les convaincre de cesser de se battre. Les politiciens peuvent s’entendre, ils seront soutenus par les commerçants, par les tribunaux civils ou islamiques. Mais tant qu’il y aura des hommes armés qui mèneront des actions sur le terrain, on ne pourra pas les ignorer. Ils sont la réalité du conflit et il serait contre-productif d’ignorer cette réalité.

LNA. – Ce que vous voulez dire c’est qu’on ne peut pas ignorer les organisations, les clans armés.
ADA. – Ils sont là, ils sont armés… Avec leurs propres moyens ou avec des soutiens extérieurs, peu importe. Il faut leur démontrer que ce n’est pas leur intérêt, ni celui de leur pays de continuer à se battre. Qu’est-ce qu’ils veulent ? Ils revendiquent des positions politiques ? Il faut partager le pouvoir avec eux. Ils proposent une organisation particulière pour le partage administratif ou politique de la région ? Il faut les écouter pour ouvrir des discussions avec eux sur ce point.

LNA. – Ils ont aussi une fâcheuse tendance à refuser tout ce qui leur est proposé de l’extérieur. Or, jusqu’ici dans la Corne, concernant par exemple les problèmes entre voisins, souvent on a avancé grâce à l’apport des organisations régionales. Pour la Somalie, on a la sensation d’une suite d’échecs…
ADA. – Ils veulent le pouvoir, qu’on le leur donne ! S’il n’y a pas d’autres moyens de pacifier la Somalie, d’apaiser la Somalie… Ils ne veulent rien accepter parce que ce qu’ils veulent c’est commander la Somalie. Qu’ils la commandent ! si cela représente le prix de la paix pour les Somaliens.

LNA. – Quelle pourrait être l’organisation politique en Somalie ?
ADA. – C’est à eux de trouver, seuls ou avec l’aide qu’ils solliciteraient eux-mêmes de l’extérieur, les solutions appropriées.

LNA. – Mais la guerre peut aussi être une forme d’organisation sociale et commerciale.
ADA. – Sont-ils libres ces gens-là ? Se battent-ils pour leur propre compte ou pour le compte d’autres ? Que proposent-ils ? Qu’on les écoute pour savoir ! Vont-ils proposer de se battre ad vitam aeternam ? Non. Ils vont proposer quelque chose. Si on ne peut tout accepter, que l’on prenne leurs propositions comme base de discussion. Ils sont là. Ils sont prêts à tuer et à se faire tuer, ce n’est pas pour rien. Ils croient à quelque chose. On ne meurt pas pour rien. Qu’on leur demande pourquoi.

LNA. – Revenons à Arta. Le Président Guelleh s’était vraiment investi pour organiser cette conférence. Or on a l’impression que la montagne a accouché d’une souris. Qu’en pensez-vous ?
ADA. – Il a fait tout ce qu’il pouvait faire. Absolument. Engageant avec lui le pays tout entier. Mais ce n’était pas assez parce que les protagonistes de la guerre civile somalienne n’étaient pas là. Aïdid, Ato, Sudé… étaient absents. Ce sont eux qui se battent sur le terrain. Il n’a pas suffi de leur nier toute importance pour qu’ils cessent aussitôt d’exister et d’agir.



Lutte anti-terroriste et intervention annoncée en Somalie

LNA. – Toujours à propos de la Somalie, mais vue côté américain. Après le 11 septembre, le président George W. Bush semble estimer que la lutte contre le terrorisme lui donne tous les droits et en particulier celui de nettoyer tous les recoins du monde. Des frappes contre la Somalie seraient imminentes. Qu’en pensez-vous ?
ADA. – On a lancé une campagne militaire contre l’Afghanistan en étant sûr que Ben Laden, considéré comme coupable, s’y trouvait. Maintenant, on nous dit que peut-être il est mort ou que peut-être il est vivant, mais qu’en tout cas on ne sait pas où il est. Donc il n’y a pas à la base d’une attaque éventuelle de la Somalie le prétexte de la présence de Ben Laden. Il n’y a même pas de montagnes, de grottes ou de cavernes. On a entendu parler de la présence d’une organisation islamique somalienne, appelée Al-Ittihad. Mais elle est diffuse, elle n’a pas de camps d’entraînement, de bases militaires, de casernes. Elle n’a pas de zones ou de villages qu’elle contrôle. On dit que la Somalie – étant donné l’absence d’un pouvoir central capable de contrôler les frontières – est susceptible d’accueillir des organisations terroristes. Est-ce une raison suffisante pour bombarder ce qui reste de Mogadiscio ou de Hargueisa ? Si on attaque la Somalie juste pour y mettre d’autorité, comme en Afghanistan, un gouvernement de transition que l’on impose, ce serait une solution pour sortir du cercle vicieux actuel. Un gouvernement de transition qui comprendrait des représentants de toutes les factions, Aïdid, Sudé… On réunit ces gens, on leur dit : « Voilà votre gouvernement, si vous ne l’acceptez pas, on vous bombarde. » Étant donné que l’hyper puissance américaine est le caporal du monde, c’est bon. Partout où il y aura un gouvernement qui ne fait pas l’affaire, on commence par un petit ou un grand bombardement et on leur impose un autre gouvernement. C’est une jurisprudence que l’on crée.

LNA. – La jurisprudence de la « faucheuse de marguerites » !
ADA. – Voilà ! Mais seulement, en Somalie, il n’y a pas de marguerites. Il y a quelques cailloux et des épineux. Et si on fauche les épineux, il n’y aura plus de chameaux et on aura encore un plus grand problème économique.

LNA. – Mais cette « jurisprudence » ne s’applique pas au Yémen, à l’Indonésie, etc. ?
ADA. – Mais si, à tout le monde.


Éthiopie et Somalie

LNA. – Des hypothèses de plus en plus insistantes laissent entendre que l’Éthiopie pourrait être le sous-traitant des USA en matière de lutte contre le terrorisme en Somalie. Que pensez-vous de la politique éthiopienne vis-à-vis de la Somalie et vis-à-vis des autres pays de la région ?
ADA. – D’abord, l’Éthiopie, dans la région, est le pays qui a une culture d’État et d’administration. Cela lui a permis de survivre à des séismes politiques majeurs : la chute de la royauté millénaire, la disparition du régime totalitaire ultra centralisé de Menguistou. Les gouvernements sont tombés, l’administration et l’État sont restés en place. C’est un pays qui a non seulement des potentialités mais aussi une culture de la permanence, de la pérennité. Mais c’est un empire. Quand on regarde l’histoire, tous les grands empires sont morts, non pas d’épuisement mais d’indigestion, d’avoir voulu avaler et digérer une multitude de petits peuples qui ne voulaient pas se laisser digérer. L’Éthiopie, à l’époque de Menelik, a reçu un cadeau empoisonné qui s’appelle l’Ogaden. L’Ogaden représente en superficie à peu près le quart de l’Éthiopie, si ce n’est plus. Il est habité par un certain nombre de Somalis qui ont leur langue, leur culture et leur religion qui est différente de celle de la classe dirigeante de l’Éthiopie. Étant donné que l’Éthiopie est un empire de nationalités, il y a à peu près soixante-seize langues différentes. La direction de l’Éthiopie est revendiquée par plusieurs de ces nationalités. Les Amharas disent « nous sommes les plus aptes à diriger l’Éthiopie, étant donné notre force culturelle, linguistique, historique, etc. » Les Tigréens disent « nous sommes les plus aptes à diriger l’Éthiopie parce que nous avons un savoir-faire militaire, une langue, etc. et qu’historiquement, nous avons eu des rois ». Depuis quelques années, les Oromos disent « c’est à nous de diriger l’Éthiopie, parce que nous sommes les plus nombreux, les plus riches ; que nous représentons démographiquement plus de la moitié du pays ; que l’agriculture, l’élevage c’est nous ; que les mines sont sur notre sol. C’est donc à nous de diriger, non seulement l’Éthiopie, mais la corne de l’Afrique ». Ces trois communautés principales veulent toutes diriger l’Éthiopie en pensant qu’elles sont l’Éthiopie. Les Somalis disent quant à eux « nous ne sommes pas Éthiopiens et nous ne voulons être dirigés ni par les Amharas, ni par les Oromos, ni par les Tigréens. Nous avons notre État, notre langue, nous sommes une communauté à part ». Ils refusent de se fondre dans cet empire. La rébellion la plus vieille de l’Afrique, après celle de l’ANC, c’est la rébellion ou la résistance de l’Ogaden. Depuis 1945 sans interruption. Haïlé Sellassié a essayé de les approcher, de les rapprocher de l’Éthiopie en leur donnant des écoles, des formations professionnelles, etc. Menguistou a continué. Il y a eu deux guerres ouvertes entre la Somalie et l’Éthiopie, à cause de l’Ogaden. L’Éthiopie ne veut pas lâcher l’Ogaden qui représente une grande superficie et une grande zone d’élevage. Tant que l’Ogaden refusera de cesser d’être somali, qu’il fera partie de l’Éthiopie, il y aura toujours un antagonisme structurel entre l’Éthiopie et la Somalie. La position de l’Éthiopie vis-à-vis de la Somalie ou de la Somalie vis-à-vis de l’Éthiopie n’a rien à voir avec la religion ni avec le terrorisme international. Tout cela n’est que prétexte. Une partie de l’Éthiopie se dit somalie et la Somalie revendique, soit de l’extérieur soit de l’intérieur, cette partie de l’Éthiopie qui refuse d’être éthiopienne. Et l’Éthiopie veut, par tous les moyens et avec l’aide de n’importe qui et sous n’importe quel prétexte, neutraliser ces dangers de se voir amputée de cette province qui la rapproche de la mer, ouverture sur le monde extérieur.

LNA. – En quoi cela se rapproche-t-il de la lutte contre le terrorisme ?
ADA. – Tout mouvement provenant des Somalis est considéré comme terroriste par l’Éthiopie. Toute action ou tous agissements du gouvernement éthiopien relèvent de l’oppression pour les Somalis. Même si ce que fait le gouvernement éthiopien en Ogaden n’est pas différent de ce qu’il fait ailleurs en Éthiopie, la dénonciation de la répression viendra des Somalis. Toute action de résistance ou d’opposition venant des Somalis sera dénoncée par l’Éthiopie comme terrorisme, même si des actions similaires sont menées dans d’autres provinces, par d’autres communautés.

LNA. – Il y a quand même la réalité d’attentats, d’actions violentes contre des cibles civiles.
ADA. – Oui, personne ne le nie.

Relations éthio-djiboutiennes

LNA. – Concernant la politique de l’Éthiopie vis-à-vis de Djibouti, on a pu lire dans le quotidien gouvernemental djiboutien la Nation, un entretien avec l’ambassadeur d’Éthiopie à Djibouti. Les propos du journaliste étaient plutôt « mordants ». Où en est-on ?
ADA. – Djibouti soutenait la mise en place d’un gouvernement national de transition en Somalie. L’Éthiopie considère que ce gouvernement émane en partie ou qui est soutenu par Al-Ittihad et elle ne soutient pas ce gouvernement. Leurs divergences viennent de là.

LNA. – Mais il n’y a pas de problèmes économiques ou commerciaux entre les deux pays ?
ADA. – Vous savez, l’Éthiopie et Djibouti sont l’un pour l’autre comme la planche du naufragé. L’Éthiopie a besoin de Djibouti pour les commodités du port et sa proximité. Et Djibouti a besoin que l’Éthiopie utilise ce port parce qu’elle est le principal client de Djibouti. Si l’Éthiopie n’utilisait plus notre port, il réduirait son fonctionnement de près de quatre-vingt-dix pour cent. Alors le jeu de chacun des deux pays est de faire monter les enchères. Djibouti a intérêt à faire croire à l’Éthiopie qu’elle a plus besoin de nous que nous d’elle. Et l’Éthiopie fait la même chose.

LNA. – Dans le cadre de la décentralisation à Djibouti, est-il prévu de développer les ports de Tadjourah et d’Obock ?
ADA. – Oui, mais il faudra d’abord créer des voies de communication qui n’existent pas. Il y a quelques kilomètres de route à Tadjourah, mais pour Obock, il n’y a rien. Or, Obock serait bien placé parce que pour venir dans les ports de Djibouti ou de Tadjourah, les bateaux se déroutent de cent cinquante kilomètres, soixante-quinze à l’aller et soixante-quinze au retour. Ils sortent de leur voie normale vers l’océan Indien. Alors que l’accès au port d’Obock ne nécessiterait pas ce déroutage, puisqu’il est à l’entrée de la mer Rouge et non pas dans le golfe, comme Djibouti et Tadjourah. Mais Djibouti ne serait pas perdant s’il développait des ports dans cette région, parce qu’on peut aussi rejoindre la route Assab/Addis-Abeba car la route Djibouti/Galafi est vraiment saturée maintenant. Cette route n’avait pas été construite pour un tel trafic de poids lourds et elle est complètement défoncée. On passe autant d’heures entre Galafi et Dikhil (environ 100 km), qu’entre Galafi et Aouache (600 km). Cent kilomètres sur le territoire djiboutien demandent huit heures pour être parcourus.

LNA. – Selon nos sources, vous vous seriez rendu en Éthiopie en juillet-août derniers, accompagné de Chem Daoud, vice-président du Frud. Si je comprends bien, vous partez en vacances quand il fait mauvais temps !?
ADA. – [Rires.] Quand il fait mauvais temps à Djibouti, nous partons en Éthiopie ! Nous fuyons les grosses chaleurs et la sécheresse à Djibouti et nous nous calfeutrons à Addis-Abeba pour fuir les pluies. S’il fait mauvais là-bas, il fait pire chez nous.

LNA. – Avez-vous rencontré des officiels éthiopiens ?
ADA. – Non, nous n’avons rencontré personne. Il s’agissait de simples vacances.

LNA. – C’est dommage.
ADA. – Oui, c’est dommage. Nous n’avions pas sollicité de rencontres et ils n’ont pas demandé à nous voir. Comme nous étions chez eux, c’était à eux de le faire.

Israël et Palestine. – État religieux

LNA. – Écartons-nous un peu de la Corne pour parler du Proche-Orient. Comment percevez-vous les différents interdits du gouvernement Sharon à l’encontre de Yasser Arafat et de l’Autorité palestinienne ?
ADA. – Le gouvernement Sharon exige de Yasser Arafat qu’il arrête ceux que le gouvernement israélien considère comme des criminels, des extrémistes. Et en même temps, il le met en prison – parce que Arafat est pratiquement en prison. Il est en état d’arrestation. On ne lui laisse même pas la liberté d’exécuter les ordres reçus. S’il doit exécuter ces ordres, ce ne peut être que par l’intermédiaire de sa police. On a détruit sa police. Concrètement, ce que nous voyons de très loin et d’une manière presque neutre parce qu’on ne peut pas l’être totalement neutre sur ces affaires : tout ce que M. Sharon demande à Arafat, ce sont des prétextes. En réalité, il ne veut pas qu’Arafat travaille, qu’il neutralise les extrémistes pour rendre les négociations et la paix possibles. M. Sharon a dénoncé la paix, les accords d’Oslo. Quand on refuse à un chef d’autorité d’aller dans une église, quelle autonomie lui laisse-t-on ? Quand je vois cela, je me souviens d’une phrase que j’ai lue il y a trente ans, sous la rubrique « Ils ont dit » de Jeune Afrique je crois. Le général israélien, Igal Allon, a dit : « Avec nous, les Palestiniens seront comme un cafard au fond d’une bouteille. » C’est exactement cela. Ce peuple est au fond d’une bouteille comme un cafard et, de temps en temps, on lui injecte un peu d’insecticide et on referme la bouteille. S’il s’agite, on l’accuse de terrorisme !

LNA. – Pourquoi un gouvernement israélien ferait-il cela, sachant à quel point les Juifs ont souffert ?
ADA. – Parce que le gouvernement israélien considère la terre de Palestine comme terre d’Israël, seulement d’Israël. Les Palestiniens sont tout simplement de trop.

LNA. – Ce serait donc un fonctionnement impérialiste ?
ADA. – Non, ils ne considèrent pas cela comme de l’impérialisme. Ils considèrent que c’est la récupération de la terre qui leur a été promise par l’Éternel. Cette terre est à eux, les Palestiniens sont des intrus que diverses circonstances historiques ont installés sur une terre, dans la maison d’Israël. Ils sont convaincus qu’ils sont légitimement fondés à expulser ces gens-là de leur maison. Ils sont seuls propriétaires de la maison d’Israël. Voilà le fondement de la persécution absolue que subissent les Palestiniens, qui eux ont officiellement reconnu le droit à l’existence de l’État d’Israël.

LNA. – C’est donc une conception religieuse de l’État…
ADA. – Oui, absolument.

LNA. – Peut-on prolonger et dire que toute conception religieuse d’un État est dangereuse ?
ADA. – Non, cela dépend de la conception de la religion considérée. Je ne connais pas bien la religion juive, mais dans les quelques passages que j’ai lus, lorsque le peuple d’Israël faisait la guerre à des mécréants, il passait, dans certaines circonstances, tout le monde au fil de l’épée, hommes, femmes et enfants. Cela porte un nom, cette extermination générale. Dans les autres religions, je ne pense pas que la conception de la guerre religieuse prescrive l’extermination totale des peuples vaincus. La preuve, c’est qu’avec les autres religions, les peuples de religions différentes ont pu coexister et survivre ensemble. Alors qu’avec Israël, ce n’est pas possible. Il n’y a pas de mélange, pas d’intégration. Si aujourd’hui, je me convertis au catholicisme, la religion catholique m’acceptera. Si vous vous convertissez à l’islam, l’islam vous acceptera. Mais vous ne pouvez pas vous convertir au judaïsme. Il faut avoir tété la religion au sein de la mère. On n’est même pas juif par le père, on est uniquement juif par la mère. Heureusement, tous les Israéliens ne sont pas des ultraorthodoxes. Mais c’est cette vision qui domine la politique israélienne en ce moment, en Palestine.

Arafat, même s’il extermine le Hamas et le Hezbollah, on lui demandera toujours plus. Comment lui demander d’agir contre le Hamas et l’empêcher de circuler ? On le met en prison et on lui dit qu’il ne fait pas assez. Ce qui est vrai en physique est aussi vrai en politique : toute réaction est proportionnelle à l’action. En politique, la résistance est proportionnelle à l’oppression ; le combat et les armes utilisés contre cette oppression sont proportionnels à la force de l’oppresseur. Même si ce n’est pas sur un plan technique ou militaire, on trouve toujours les moyens de faire du mal à l’oppresseur. Le terrorisme, c’est cela. Lorsqu’on n’a pas les moyens de faire ce que fait légalement l’oppresseur, on en vient à des actions individuelles ; c’est la force de la volonté de l’individu. Un gosse palestinien lance une pierre, on lui tire une balle dessus ; un autre tire la langue à un soldat israélien qui lui tire une balle dans la tête ; le policier palestinien tire sur le soldat avec son Kalachnikov, un hélicoptère lui envoie une fusée dirigée par laser. Ce n’est pas du même niveau, cela devient indécent ce conflit ; et les médias parlent d’« échanges de tirs »… Quel échange de tirs ? Je lance un caillou, on m’envoie une roquette. Même si tous les cailloux des territoires occupés étaient lancés sur un seul char israélien, il n’y aurait pas une éraflure sur la peinture et, en retour, on les canarde comme des pipes sur un stand de tir de fête foraine.

LNA. – Mais ne pensez-vous pas que la politique est déjà suffisamment compliquée sans qu’on y ajoute des aspects religieux ?
ADA. – Il n’y a pas grande différence entre la politique et la religion. Qu’est-ce que la religion ? C’est une tentative de concilier le bien de ce monde avec le bien de l’au-delà. On pense maintenant qu’il faut cantonner la religion dans l’au-delà. Mais la vraie religion c’est de concilier les deux.

LNA. – Oui, mais dans la pratique individuelle, dans le champ privé.
ADA. – Non, la pratique individuelle de la religion, c’est la discipline, c’est l’exercice physique et mental pour mettre l’individu en état de bien se comporter sur le plan général. Les prières, les jeûnes, etc. ce sont des exercices qui doivent permettre à l’individu d’apprivoiser et de dresser son âme afin de bien se comporter en société, de respecter certaines éthiques, rien d’autre. Dieu n’a pas besoin que je mette mon visage sur le sol et que je me prosterne, ce n’est pas cela. Il n’a que faire de la posture de mon corps dans l’espace. Seulement c’est une obligation d’exercice pour m’inculquer la discipline : ne pas voler ce qui appartient aux autres, ne pas tromper les gens par le mensonge, ne pas faire du mal, etc. Mais il y en a qui n’ont pas compris cette signification de la religion.

Séparée de la religion, la politique risque parfois de devenir du cynisme. Cela pervertit la société. C’est ainsi que l’on voit des détournements de fonds publics, des crimes…

LNA. – Prenons l’Éthiopie, au niveau religieux il y a une offre assez large. Comment envisager une bonne gouvernance avec un État religieux ?
ADA. – Il y a plus de musulmans en Éthiopie que dans les trois pays réunis, Djibouti, Érythrée et Somalie. Et ils sont libres. Avec Haïlé Sellassié, ils n’étaient pas libres. Paradoxalement, les musulmans d’Éthiopie ont connu la liberté de culte avec le régime communiste de Menguistou. Il a dit que l’Éthiopie appartenait à toutes les religions. Il a réprimé l’Église parce que la terre à nationaliser appartenait à l’Église (huit-dixièmes des terres appartenaient à l’Église). L’Islam n’a pas de hiérarchie qui capitalise le sol ; c’est une religion d’individualités, nous n’avons pas de pape. En Éthiopie, jusqu’à présent on n’a connu que des gouvernements dirigés par des chrétiens, à l’exception de Menguistou qui disait qu’il était athée. C’est un terme qui ne devrait pas exister, le « a » privatif et « théo » (dieu), sans dieu. Comment peut-on exister sans Dieu ? [Rires.] On le prétend mais on ne peut pas ! On peut vivre en refusant Dieu, mais c’est une autre histoire… Les musulmans ne sont pas gênés par le fait qu’un chrétien soit à la tête de l’État. Il y aura toujours un individu à la tête de l’Éthiopie. Qu’il soit chrétien ou musulman n’a pas d’importance, pourvu qu’il voit tout le peuple de la même manière.

Mutilations sexuelles traditionnelles

LNA. – Nous ne vous avons jamais posé cette question : que pensez-vous des mutilations sexuelles traditionnelles ?
ADA. – Je pense que c’est une mauvaise chose. Mais, contrairement à l’opinion générale chez nous (je ne sais pas ce qui se passe ailleurs), ce sont les femmes qui imposent ces mutilations aux filles.

LNA. – « Chez nous » veut-il dire chez les Afars ?
ADA. – Non, chez les Afars, les Somalis, etc. Ce sont les femmes qui tiennent à conserver cette tradition. Les hommes n’aiment pas cela. Même quand ils essayent d’empêcher ces mutilations, ils n’y parviennent pas. Ce sont les femmes qui s’accrochent à cette néfaste habitude. Ce sont elles qui pratiquent l’opération, ce sont elles qui font perdurer cette coutume. Les religieux et les hommes politiques, tout le monde demande que l’on y mette fin. Ce sont les femmes qu’il faut convaincre. Maintenant, les femmes scolarisées, sédentarisées, urbanisées disent que les mutilations sexuelles sont une mauvaise chose. Qui vous oblige à faire cela ? Moi, j’ai deux filles. J’ai essayé d’empêcher, je n’ai pas pu, parce que les femmes considèrent qu’il est honteux de ne pas être infibulées, excisées.

LNA. – C’est terrible ce que vous dites.
ADA. – À Uppsala, il y avait des femmes qui ont parlé de cela. J’ai dit ce que je viens de vous dire. Qui pratique ces opérations ? Ce ne sont pas des hommes, ce sont des matrones. On pense que ce sont les hommes qui obligent les femmes à faire cela. Ce n’est pas vrai.

LNA. – Pensez-vous que cela peut changer, grâce à l’éducation, par exemple ?
ADA. – Oui, si on fait pression sur les femmes, elles cesseront de pratiquer cela.

LNA. – Croyez-vous réellement que des hommes accepteraient d’épouser des femmes non excisées, non infibulées ?
ADA. – Il paraît que les hommes préfèrent les femmes non excisées qui seraient plus sensuelles. S’ils refusaient d’épouser des femmes non excisées, ils ne trouveraient pas de femmes. Il faudrait les importer de l’extérieur. Si on fait pression sur les femmes, les vraies coupables, au lieu de faire pression sur les hommes en considérant les femmes comme victimes, on arrivera à un résultat.

LNA. – Il faut peut-être faire les deux ?
ADA. – J’ai soixante-dix ans et je n’ai pas vu un homme qui exige que l’on excise ses filles. J’ai vu le contraire. Il faudra peut-être faire ce que l’on fait en France maintenant. C’est-à-dire mettre les matrones en prison et, par la peur, elles cesseront de faire des excisions. Mais là on entre dans ce qui pourrait être considéré comme une oppression, comme de l’autoritarisme. Si on décide que l’excision est interdite et que ces opérations se pratiquent en cachette, cela peut aussi avoir d’autres répercussions.

LNA. – Même les autorités religieuses n’arrivent pas à convaincre ?
ADA. – Non, elles n’y arrivent pas. Depuis toujours elles disent que ce n’est pas prescrit dans le Coran. Les épouses du Prophète n’étaient pas excisées. Et cette pratique n’existe que chez les Afars, les Somalis, au Soudan…

LNA. – Mais pas seulement : au Tigray et dans d’autres régions aussi…
ADA. – Oui, mais ce sont des civilisations pharaoniques. D’ailleurs, il paraît que c’est un pharaon qui a inventé cela. C’est une aberration.



--------------------------------------------------------------------------------
(1) Accord de paix signé entre le Frud-armé et le président djiboutien, le 12 mai 2001, à Djibouti, mettant un terme à la lutte armée.
(2) RPP : Rassemblement populaire pour le progrès, parti du Président.
(3) FUOD : Front uni de l’opposition djiboutienne.
(4) ODU : Opposition djiboutienne unifiée.
0

#6 L'utilisateur est hors-ligne   Farah Icône

  • Membre
  • Pip
Groupe :
Membres
Messages :
149
Inscrit :
28-mars 04

Posté 19 septembre 2004 - 03:33

4ieme entretien de Mr Ahmed Dini Ahmed avec les nouvelles d'addis

Djibouti / Politiques / Suivi de l'Accord de réforme et de concorde civile
Ahmed Dini : « Il faut aider le pouvoir… Il faut l’aider à être sincère. »

Dans le quatrième entretien accordé aux « Nouvelles d’Addis » en juin à Paris, Ahmed Dini Ahmed, président de l’ex Frud-armé dénonce les choix et procédures de la coopération ; selon lui des milliards ont été dépensés et investis en un quart de siècle et on ne voit rien sur le terrain : « Strictement rien en dehors de la ville de Djibouti ».

Concernant l'Accord qu'il a signé avec le gouvernement, M. Dini n'y va pas par quatre chemins : il n'est pas appliqué, l'autre partie « ne respecte pas sa signature » et, pire, le pouvoir cherche à « annuler, changer, altérer » son engagement.

Pour autant, la stratégie de M. Dini ne dévie pas d'un pouce : moyens légaux et action politique.


PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER


Préambule.

Les nouvelles d'Addis ont ouvert "un chantier" avec monsieur Dini : personnage hors du commun dans le personnel politique djiboutien ; dernier survivant des hautes figures des décolonisations africaines ; vieux sage contesté par certains de ses amis, à cause de sa signature au bas d'un "traité de paix" dont le volet démocratie et développement se fait brutalement attendre. Ce travail vise principalement à mieux comprendre les enjeux, processus et difficultés du changement politique à Djibouti, au moyen du suivi de l'Accord de réforme de concorde civile signé le 12 mai 2001. Les quatre volets traités à ce jour peuvent se résumer par : 1) L'espoir ; 2) La concrétisation ; 3) L'impatience ; 4) La protestation. À noter : le troisième entretien contenait aussi d'importants éléments "de société" et de politique régionale et internationale. – AL



[Paris, 18 juin 2002]

LNA. – Comment allez-vous, monsieur Dini ?
Ahmed Dini. – Je vais très bien, comme un petit vieux de 70 ans. Je ne me sens pas au bout du rouleau. Je suis encore bon pour le service, donc je continue mes activités.
Depuis que j’ai subi une intervention chirurgicale cardiaque, il y a huit ans à Paris, je consulte mon cardiologue, une fois tous les six mois environ. La prochaine visite est prévue pour le 13 janvier 2003.

LNA. – Donc vous allez bien et vous avez un bon toubib… C’est dommage pour vos adversaires, non ?
AD. – Oh, je ne pense pas que mes adversaires souhaitent ma mort ou mon infirmité. En tout cas, pour ceux que je considère comme mes adversaires, je ne leur souhaite ni mort ni maladie. Parce que je suis convaincu qu’avoir des adversaires dans la vie politique crée une émulation, et que cela entretient l’éveil intellectuel et l’activité physique. Je leur reconnais les mêmes droits que ceux que je revendique pour moi-même.

LNA. – Vous semblez aimer Paris et je ne crois pas que ce soit seulement à cause de la qualité de ses médecins. Avez-vous, comme le dit une rumeur, fait récemment des démarches pour obtenir un titre de séjour français ?
AD. – Je n’ai aucune raison de détester Paris, c’est une capitale que j’apprécie beaucoup, que je connais depuis 1959. Je suis venu à Paris, pour la première fois, en juillet 1959. J’étais vice-président du Conseil du gouvernement, et je venais à l’invitation du président de la République française, comme tous les vice-présidents, à l’époque de l’Afrique francophone. Je crois d’ailleurs être l’un des derniers survivants de cette période…

Quand nous étions dans l’opposition, non seulement au gouvernement local, mais aussi vis-à-vis du gouvernement français, puisque nous luttions pour l’indépendance, j’avais dit dans une déclaration de presse, que Paris était la capitale du monde où je comptais le plus d’amis personnels, hors de Djibouti. C’est toujours vrai. J’ai eu des amis à Paris avant de faire de la politique, en tant que syndicaliste, puisque j’étais secrétaire du syndicat FO dans ma jeunesse.

Je viens donc ici depuis 1959 et je me plais bien à Paris. Mais je ne suis pas venu y faire des démarches pour récupérer un titre de séjour, pour au moins deux raisons. Parce que je n’ai pas besoin de séjourner à Paris pour des raisons de santé ; parce que je n’y séjourne pas non plus pour des raisons de confort personnel, puisque quand je suis à Paris je vis dans un studio de trente mètres carrés, alors que je suis mieux logé à Djibouti ou même à Obock. Sur place, à Djibouti, je suis suivi par des médecins compétents et lorsqu’il est temps de consulter le spécialiste qui m’a opéré ici, je viens faire un séjour. Je suis venu à Paris avec mon billet de retour et ma réservation de retour déjà fixée pour le 21 juin. Ceux qui disent que je suis venu ici pour obtenir un titre de séjour ont tout faux, parce que ce n’était pas l’objet de ma visite. Je peux venir à Paris quand je veux, j’ai un visa de long séjour qui est valable jusqu’en 2004, donc je n’ai absolument aucune raison de solliciter un titre de séjour à Paris, ni comme réfugié économique, ni comme demandeur d’asile politique. Je ne me sens pas menacé à Djibouti et j’estime que ma place, mes activités sont à Djibouti.

Coopération : formes, effets, perspectives.

LNA. – Les changements politiques récents en France peuvent-ils, selon vous, modifier la coopération française avec Djibouti, avec l’Éthiopie et plus largement avec la région ?
AD. – Je ne peux pas m’avancer sur ce terrain, parce que ces changements éventuels dépendent de la France, du gouvernement français, de la politique française. Je ne suis pas dans le secret du gouvernement français et celui-ci conduit la politique du pays conformément à ce qu’il pense être l’intérêt supérieur de la France. Donc, il est le meilleur connaisseur de cet intérêt supérieur. Sur ce plan, ils ne font de confidence à personne, et je crois que c’est une politique souple qui s’adapte…

LNA. – Excusez-moi, ma question visait plutôt à savoir si la France gaullienne, qui traditionnellement se sent plus proche de l’Afrique francophone de l’ouest, peut souhaiter modifier les nouvelles coopérations amorcées dans la corne de l’Afrique par le gouvernement précédent.
AD. – Peut-être que je vous surprendrai en disant qu’il n’y a pas qu’une seule coopération française avec l’Afrique. Après avoir longuement observé cette coopération, j’ai cru déceler qu’il y en a trois sortes. Il y a la « coopération continuité », il y a la « coopération connivence » et il y a la « coopération rupture ». La première signifie que la France continue à faire doucement avec les États indépendants ce qu’elle faisait fortement quand elle avait la souveraineté directe sur ces pays : financer un petit peu l’éducation nationale, la médecine et quelques autres domaines scientifiques ou techniques. C’est la coopération continuité, pour laquelle le financement de la France consiste généralement à envoyer des techniciens, des enseignants, des ingénieurs… La coopération connivence c’est le soutien aux dictateurs, qui ne tient pas compte des besoins des pays, mais où, de temps en temps, on donne un ballon d’oxygène à la dictature ; pour qu’elle ne tombe pas, qu’elle ne se dissolve pas dans la misère, sa tête est maintenue hors de l’eau lui permettant de se maintenir à la tête du pays. Et la coopération rupture, c’est celle qui correspond aux besoins du pays, qui met en place des infrastructures, qui crée des ressources pour qu’un jour le pays puisse se prendre lui-même en main pour subvenir à ses besoins. Jusqu’à présent, chez nous, nous avons connu les deux premières formes de coopération, la coopération continuité et la coopération connivence. Nous considèrerons qu’il y aura un changement de coopération si la France ouvre la porte à la coopération rupture. C’est-à-dire à la création d’infrastructures, à l’aménagement du territoire, à la création de richesses pour qu’un jour le pays subvienne à ses propres besoins.

LNA. – Une précision, s’il vous plaît, coopération « connivence » signifie-t-il qu’on aide directement les dictateurs en place et non les peuples et les pays ?
AD. – Non, c’est aux pays que l’aide est destinée, pas directement aux dictateurs. Mais pour faire croire que la dictature est toujours nécessaire, que c’est grâce à elle que l’aide a pu être obtenue et que le régime ainsi aidé mérite de perdurer parce qu’il bénéficie de soutien à l’extérieur.

LNA. – Selon votre analyse, quel est le cas de figure de Djibouti pour l’instant ?
AD. – Nous attendons la coopération rupture, mais les coopérations continuité et connivence sont en cours. Elles n’ont été interrompues ni sous les gouvernements de droite ni sous les gouvernements de gauche.

LNA. – Donc, rien ne vous autorise à envisager un quelconque changement dans la politique française de coopération avec Djibouti dans la prochaine période ?
AD. – La nature de la coopération ne dépend pas seulement du pays donateur mais beaucoup plus du pays récipiendaire. Même si le pays donateur n’est pas un self-service où le pays bénéficiaire viendrait se servir à son gré, je crois que la coopération tient compte principalement de la demande. Et la demande de notre pays pour la coopération, jusqu’à présent, n’a sollicité que ces deux sortes de coopération : continuité et connivence. Si le gouvernement djiboutien demandait à changer de nature de coopération, je pense que la France y accèderait. Puisque la réalisation de ces infrastructures dépendrait des sociétés ou des techniciens des pays qui financent ces coopérations.

Dans quelques jours, Djibouti fêtera le 25ème anniversaire de son indépendance (1) : un quart de siècle ! Et on ne voit rien sur le terrain de ces 25 ans de coopération… rien des milliards dépensés et investis.

LNA. – Rien ?… Qu’est-ce qui se passe ?
AD. – Voilà ! Ce qui se passe c’est la coopération « continuité » au compte-gouttes et la coopération « connivence » au compte-gouttes aussi. Il n’y a rien, aucune réalisation en dehors de la capitale, Dibouti-ville.

LNA. – Je ne comprends pas. Vous dites que des milliards ont été dépensés et qu’il n’y a rien. Comment expliquez-vous cela : c’est une coopération mal orientée, mal faite ?
AD. – Voyez, on a agrandi le port, on l’a équipé sur emprunt ; on a agrandi l’aéroport, également sur prêt remboursable. Quand Djibouti parle de performance, il met en avant ces réalisations dont les retombées économiques sont limitées à l’échelle nationale. Je vais vous dire une chose, s’il n’y avait pas la distribution gratuite de denrées alimentaires via le PAM ou les aides bilatérales, etc., il n’y aurait peut-être pas une famine dévastatrice mais en tout cas une énorme misère à Djibouti. Beaucoup de gens mangent grâce à ces aides. Cela démontre qu’il n’y a pas eu création de richesses dans le pays, en dehors de la capitale, Djibouti. Mais le pays ne se réduit pas à cela. Qu’est-ce qui a été fait dans le reste du pays ? Ni port, ni écoles, ni dispensaires, ni routes, strictement rien, en dehors de la ville de Djibouti. Djibouti-ville est une création récente, artificielle, excentrée par rapport au reste du pays et qui est peuplée par des gens, toutes ethnies confondues, qui ont été appelés par des activités générées par l’administration française. Avant la création de cette ville, il n’y avait rien à cet endroit-là, c’était un marécage, à l’embouchure de l’oued Ambouli. Ceux qui vivaient dans le reste du pays, avant la création de cette ville sur ce marécage, ont été les laissés pour compte et ceci jusqu’à présent. L’indépendance de Djibouti ne se justifierait pas du tout si elle laissait dans leur état ceux qui sont en dehors de la ville de Djibouti et de son district. La ville de Djibouti elle-même fait 60 km2, le reste (soit 23.200 km2), qui était peuplé, se trouve dans l’état où l’indépendance l’a trouvé. Si ces régions et leurs habitants doivent rester indéfiniment dans l’état où ils étaient, l’indépendance de Djibouti serait absolument improductive et injustifiée.

LNA. – Qui faut-il accuser : l’ancienne puissance coloniale qui n’aurait pas fait proprement les choses ou les gouvernements djiboutiens qui se sont succédé depuis l’indépendance ?
AD. – Il faut accuser à cent pour cent le pouvoir national djiboutien. Parce que les Djiboutiens ont demandé à obtenir l’indépendance par rapport à la France pour faire mieux que la puissance coloniale. Non seulement, ce pouvoir n’a pas fait mieux, mais il n’a même pas su entretenir ce que la puissance coloniale a laissé en place. Des écoles sont fermées depuis l’indépendance, dans certaines régions ; des dispensaires aussi ; les routes, les pistes que l’administration coloniale avait réalisées, sont abandonnées, même pas entretenues et de nouvelles pistes n’ont pas été créées. Le pouvoir national a été pire que l’administration coloniale dans la négligence de l’arrière-pays.

L'Accord : non application, tentative de modification.

LNA. – En décembre, vous nous avez déclaré en substance : « Nous sommes tenus par le temps, on devrait se dépêcher pour appliquer l’Accord (2). » Où en est-on ?
AD. – L’Accord n’est pas appliqué. Je crois que dans notre précédent entretien (3), je vous avais dit que certains retards sont naturels parce que Djibouti manque de moyens matériels et personnels, et manque de savoir-faire. Donc les retards sont justifiés par des déficits dans ces trois domaines. J’ajoute maintenant un quatrième motif, injustifiable lui, et qui est le plus grave : c’est la mauvaise volonté du pouvoir en place, à la base de la non application de l’Accord. Puisque cette mauvaise volonté s’est révélée et a été mise en évidence par la tentative de changement du contenu de l’Accord. Vous savez que nous avons négocié et conclu cet accord sans garantie extérieure ; nous avions prévu comme garantie le partenariat entre les parties signataires. Lors de ce précédent entretien, vous m’aviez dit : « Vous avez signé contre promesse », et je vous avais répondu : « Non, j’ai signé contre signature ». Les deux parties sont engagées. Nous, nous respectons notre signature, l’autre partie ne respecte pas sa signature. Plus grave encore, elle est en train d’annuler, de changer, d’altérer le contenu de l’accord que nous avons conclu ensemble.

LNA. – C’est grave ce que vous dites : « annuler, changer, altérer »…
AD. – C’est grave, oui. Il s’agit bien de cela.

LNA. Une parenthèse, si vous le permettez. Un ancien haut responsable français m’a dit il y a peu : « Dini s’est fait rouler dans la farine »…
AD. – Il n’a rien compris. Je ne me suis pas fait rouler dans la farine. J’ai conclu un accord, un engagement avec une partie ; cet accord engage la République de Djibouti. Un pouvoir légal qui engage légalement la parole de la République et qui ne la respecte pas, c’est bien lui qui se discrédite. L’Accord négocié et signé a pris soin d’identifier ce qu’il fallait faire. Je continuerai à réclamer l’application de cet engagement, le respect de la parole et la réalisation de ce qui a été reconnu comme nécessaire.

LNA. – De quels moyens disposez-vous pour inverser le cours des choses ?
AD. – Je dispose des moyens dont dispose tout citoyen qui réclame, dans un pays donné, le respect du droit et l’application de ce qui est considéré comme nécessaire pour le progrès et la survie du pays.

LNA. – C’est tout ! Comment pouvez-vous, avec les simples moyens d’un citoyen, exiger et obtenir la réalisation de tous les points figurant dans l’Accord ? Croyez-vous que vous allez pouvoir dire : « En tant que citoyen, sûr de mon droit et de la nécessité d’appliquer cet accord pour le développement de mon pays… » Si les choses étaient si simples, cet accord serait déjà, au moins partiellement, mis en œuvre, non ?
AD. – C’est certain. Mais je ne suis pas le seul à le réclamer, ceux qui le réclament avec moi ne constituent pas une minorité. C’est la majorité, c’est la volonté du peuple. Aucun pouvoir ne peut durablement faire la sourde oreille à la volonté du peuple. Ni par la coercition, ni par la corruption. Il n’y a pas d’exemple dans l’Histoire qu’un pouvoir se soit maintenu contre son peuple, en servant des intérêts qui n’étaient pas ceux de ce peuple. Djibouti ne fera pas exception.

LNA. – Quels sont vos moyens ?
AD. – Les moyens légaux.

LNA. – Avant, vous aviez les armes. Vous les avez déposées…
AD. – Maintenant, j’ai l’action politique.


Frud-national : particularités, projet, position dans l'opposition.

LNA. – En septembre, le Frud ex-armé deviendra le Front des républicains unis pour le développement national (Frud-national). Qu’est-ce que cela va changer dans le paysage politique djiboutien, aux niveaux de l’action politique, des regroupements éventuels d’anciennes forces politiques, etc. ?
AD. – En adjoignant le qualificatif « national » au sigle Frud, nous faisons la démonstration de notre volonté que le Frud qui, jusque-là était présenté comme un mouvement afar, appartient à toute la nation djiboutienne et pas seulement à une de ses composantes. L’appellation n’a pas une grande importance, il pourrait porter un autre nom, c’est le contenu qui a une importance. Notre action politique qui fera appel à l’adhésion populaire et s’attachera à faire la démonstration de ce qui ne va pas, en indiquant la nécessité et la voie du changement, en proposant une alternative.

À notre avis, le changement que les gens espèrent a plus de chance de se réaliser par notre participation et tous ceux qui aspirent au changement viendront nous rejoindre. Nous voulons utiliser notre crédibilité et faire la démonstration des insuffisances, des mauvais comportements, de la mauvaise gestion du pays et persuader de la véracité, de la fiabilité de ce que nous proposons comme alternative à l’immobilisme actuel.

LNA. – Au plan organisationnel, quoi de neuf par rapport à l’ancienne organisation qui se revendiquait à la fois démocratique, militaire et afar ?
AD. – D’abord, même s’il y avait des intellectuels dans la période de lutte armée, le niveau de conscience et de formation de ceux qui vont animer ce mouvement, dans l’actuelle phase, sera supérieur à celui qui prévalait dans le maquis. Deuxièmement, l’implantation qui était régionale sera nationale. Troisièmement, la composition ethnique qui était restreinte dans le Frud, sera également nationale. Quatrièmement, la structure sociale des militants de ce parti, dont la majorité sera constituée de citadins ou de pasteurs urbanisés, sera beaucoup plus adaptée à la forme de la lutte que nous comptons mener. Cinquièmement, résultant de tout cela, notre organisation présentera une véritable chance d’alternative au régime du parti unique qui dirige le pays depuis vingt-cinq ans.

Question forme, notre parti sera organisé sur un mode traditionnel.
D’ailleurs, y a-t-il plusieurs façons de s’opposer ? Il y a l’opposition armée et l’opposition politique, pacifique, démocratique. Nous avons choisi l’opposition démocratique.

LNA. – Comment situez-vous votre mouvement au sein de l’opposition djiboutienne ?
AD. – Actuellement il y a plusieurs organisations d’opposition et elles sont regroupées dans des structures de coordination. Il y avait plusieurs partis d’opposition à Djibouti-ville et le Frud dans le maquis ; dès juin 1992, nous avons créé ensemble à Paris, le FUOD (Front uni de l’opposition djiboutienne). Après, en association avec d’autres, nous avons présenté un candidat unique à la dernière élection présidentielle d’avril 1999 ; à cette occasion avait été créée l’ODU (Opposition djiboutienne unifiée). Laquelle vient de réactualiser et de dynamiser, dans un mouvement unitaire, toutes ces oppositions, en mettant en place une charte commune ainsi qu’une direction représentant ses diverses tendances nationales.

LNA. – Dans le cadre de la création du Frud-national, on a dit que vos rapports avec le ministre djiboutien de l’Intérieur avaient été un peu difficiles. Est-ce exact ?
AD. – Il s’agissait en fait du Premier ministre et non du ministre de l’Intérieur. Il y a eu un problème d’interprétation d’un article de l’Accord que nous avons signé le 12 mai 2001. L’article 24 dit que le Frud-armé signataire de cet accord est toléré, en tant que parti politique, à mener des activités partisanes. Pour nous, du moment que nous sommes tolérés en tant que parti politique, à agir comme un parti politique, nous sommes un parti politique. Pour le pouvoir, ou pour certains ministres, le mot « toléré » est limitatif à nos prérogatives. Alors que, pour nous, ayant regardé plusieurs dictionnaires de la langue française : le mot « toléré » veut dire accepté, admis, licite. En dehors de cela, nous n’avons pas eu d’autres problèmes de type personnel.


Décentralisation : failles, charcutages, clanisme.

LNA. – Revenons sur les failles concernant l’application de l’Accord, en matière de décentralisation, par exemple.
AD. – Ce qui ne va pas concernant l’application de l’Accord porte sur trois niveaux. D’abord la décentralisation. Pour nous, elle consistait à donner une certaine autonomie à la périphérie par rapport au centre. Au lieu de tout faire remonter au centre et à attendre tout du centre, il s’agit de donner une certaine autonomie, une souplesse de gestion, de conception et d’exécution à la périphérie. La décentralisation, de façon très résumée, c’était cela. Nous voulions garantir la pérennité de cette solution afin que ne soit pas repris demain ce qui a été donné aujourd’hui. Avoir les outils de la garantie, celle du pouvoir central, des autorités territoriales. Au lieu de cela, le gouvernement profite de la décentralisation pour créer des entités territoriales qui n’existent pas.

La République de Djibouti était composée de cinq districts : Djibouti, Ali-Sabieh, Dikhil, Tadjourah et Obock. Le gouvernement veut scinder le district de Djibouti en Djibouti-ville et le district d’Arta. Il crée Arta, un sixième district, auparavant partie intégrante du district de Djibouti. Le district de Djibouti avait une superficie de 600 km2. Maintenant cette station d’Arta devient un district séparé de Djibouti capitale.

LNA. – Mais qu’est-ce qui ne va pas dans cela ?
AD. – Au cours des négociations, nous avions fait valoir qu’Arta n’a pas l’éloignement territorial, géographique, qui justifie cette décentralisation (elle est située à quarante kilomètres de la capitale). Arta n’a pas un peuplement qui justifie la création d’une région (c’est une petite station de quelques milliers d’habitants). Arta n’a pas non plus de ressources économiques suffisantes justifiant qu’on en fasse une région. Alors que fait le gouvernement ? Comme Arta n’a pas assez de superficie, il ampute d’autres districts pour lui en ajouter. Comme elle n’est pas assez peuplée, il sépare des peuplements d’autres districts pour lui en donner. Et comme, Arta n’a pas viable économiquement, il s’empare de la seule zone qui dispose de richesses naturelles, celle du lac Assal.

La région qu’il veut amputer pour cela, c’est celle de Dikhil, peuplée en majorité d’Afars. Avec ce découpage, les Afars seront une minorité à Arta et une minorité à Dikhil.
C’est donc bien une opération politique, une opération économique et une opération d’expansion territoriale tribale, au bénéfice des Issas. C’est donc un germe de discorde pour l’avenir qui est ainsi semé. Même s’il n’y a pas de révolte dans l’immédiat, il est porteur d’extrême tension préjudiciable à l’unité nationale.

LNA. – Le découpage administratif n’existait pas dans le texte initial de l’Accord. Depuis la signature, ce texte ne devait-il pas été enrichi et voté ?
AD. – Le découpage administratif existait dans le texte initial en ce que les actuelles limites des districts existants étaient tout simplement reconduites ; les limites de la région d’Arta devant être définies dans les strictes limites de l’ancien district de Djibouti. Le texte que nous avions signé n’autorisait aucun changement sans l’accord des populations concernées. L’Assemblée a amendé ces dispositions en rendant possibles de nouveaux découpages sans l’accord des populations concernées.
Après ce vote, j’ai écrit au président de la République, pour qu’il demande à l’Assemblée nationale une deuxième lecture afin que ne soit pas modifié le texte que nous avions signé le 12 mai 2001.

LNA. – De quelle façon les populations concernées par un découpage administratif devaient-elles être consultées ?
AD. – La population devait d’abord élire son Conseil régional sur la base de l’actuelle liste électorale. Ensuite, ce Conseil consulté devait, à la majorité absolue, donner son accord au découpage.

LNA. – Il a été dit que la France avait été sollicitée pour la rédaction des textes législatifs concernant cette partie « décentralisation » ?
AD. – Oui, l’ambassade de France a mis à notre disposition des juristes. C’est ce texte initial, fruit du consensus entre les deux parties signataires et de l’avis d’experts neutres, qui a été changé et complètement escamoté. Deuxième niveau, nous avions prévu le contrôle des opérations électorales pour assurer la transparence des élections. Il s’agissait d’une commission électorale dont nous avions même fixé la composition, le rôle et la compétence. Tout cela a disparu à l’Assemblée. Le gouvernement a changé le contenu de l’accord.

Comme je vous l’ai dit précédemment, nous avions prévu le partenariat pour assurer la garantie de la bonne application de l’Accord. Tout ce qui est prévu par l’Accord, en rapport ou correspondant aux objectifs de cet accord, devait être appliqué de concert par les deux parties signataires. Cela a enfin été supprimé.

LNA. – Vous dites que des paragraphes entiers de l’Accord ont « sauté » ?
AD. – Oui, des articles fondamentaux ont sauté.

LNA. – Ils ont sauté à quel niveau de décision ?
AD. – À l’Assemblée, en définitive. C’est elle qui vote la loi. Mais comme nous avons une Assemblée issue d’un parti unique, elle ne change pas une virgule sans y être incitée par le gouvernement. D’ailleurs, un accord signé par le gouvernement doit être ratifié ou rejeté en bloc, c’est une règle absolue et universelle.

LNA. – Sur un plan strictement légal, le texte voté par l’Assemblée nationale est le seul applicable. Pensez-vous que le gouvernement ait envisagé, dès sa signature, la possibilité de faire « adapter » l’Accord a posteriori par l’Assemblée ?
AD. – Il semblerait que ce soit le cas !

Élections : commission électorale, non boycott.
Crise djiboutienne : réalité ou pas, comment en sortir, changement de mentalité.


LNA. – Venons-en aux élections. Il semble qu’il ne devrait pas y avoir de commission électorale, bien qu’elle soit prévue à l’Accord…
AD. – Il y aura peut-être une commission pour donner le change, pour laisser croire qu’il y en a une. Il en a d’ailleurs toujours existé, mais sous le strict contrôle du régime, qui cherche donc à perpétuer le manque de transparence.

LNA. – Mais elle ne serait pas bipartite, vous n’en feriez pas partie.
AD. – Oui, c’est cela, elle sera composée comme le gouvernement le veut et elle se conduira comme le gouvernement le veut…

LNA. – N’y a-t-il pas un risque concernant le bon déroulement du scrutin ? Et, aussi, un risque lié à la participation de votre mouvement : ne pourriez-vous pas apparaître comme cautionnant de facto d’éventuelles irrégularités électorales ?
AD. – Actuellement, il y a deux choses à éviter dans le monde, à Djibouti comme ailleurs. Prendre les armes contre un pouvoir légal vous fait passer aux yeux du monde entier comme terroriste ; boycotter des élections vous fait passer comme un obstacle à la tentative de démocratisation. On a donc ces deux choses à éviter, le boycott électoral et la rébellion armée. Nous participerons aux élections et on verra ce qu’on verra. En tout cas, nous ne cautionnerons aucune illégalité.

LNA. – Comment sortir de la crise djiboutienne ? Certains évoquent une conférence nationale souveraine, qu’en pensez-vous ?
AD. – D’abord, tout le monde n’est pas d’accord sur l’existence de cette crise. Parmi les plus hauts responsables djiboutiens, il y en a qui considèrent que la situation est tout à fait normale. Étant tout à fait normale, aucun changement n’est nécessaire.

LNA. – Alors, si la situation « est tout à fait normale », pourquoi le plus haut responsable a-t-il signé l’Accord ?
AD. – Toujours selon ces plus hauts responsables, si Djibouti a des difficultés économiques, quel État africain n’en a pas. Si Djibouti a des difficultés politiques, dans quel pays n’y a-t-il pas d’opposition et des mécontents… Donc, pour certains, il n’y a aucune crise, aucune nécessité de changement. Concernant l’Accord, il y a eu un conflit interne qu’il fallait arrêter. C’est pour l’arrêter qu’ils ont signé. Mais sur la cause du conflit, nous ne sommes pas d’accord. Pour nous, la cause du conflit vient de la gestion ségrégationniste des affaires du pays par le régime en place. Pour le pouvoir, la cause du conflit c’est l’ambition de certains, l’aigreur des autres, l’incitation par des puissances étrangères : la faute n’est pas celle du pouvoir. Donc, sur l’existence même d’une crise djiboutienne, il n’y a pas accord. Ceux qui disent qu’il n’y a pas de crise diront évidemment qu’il n’y a pas nécessité de la solutionner.
Pour nous, la crise existe, elle est sérieuse et elle s’aggrave. La sortie de cette crise est urgente et passe par deux exigences. D’abord, par le changement de mentalité du pouvoir, et partant de là, par le changement de comportement du pouvoir. Je ne crois pas que ce soit les réunions ou les discussions qui permettront de sortir de cette crise.

LNA. – « Changement de mentalité du pouvoir »… Parier là-dessus n’est-ce pas miser sur une sincérité ?
AD. – Il faut aider le pouvoir… Il faut l’aider à être sincère. En lui faisant la démonstration que le changement de mentalité est inéluctable, inévitable, nécessaire et urgent.

Question subsidiaire.

LNA. – J’ai une question subsidiaire, « Les nouvelles d’Addis » ont cinq ans, que pensez-vous des « Nouvelles d’Addis » ?
AD. – Je pense que « Les nouvelles d’Addis » sont venues occuper avec bonheur un vide d’information sur notre région, qui devait être comblé. Sur le plan de l’information, de l’analyse, de la prospective. C’est un journal de référence qui manquait vraiment et nous le saluons. Il nous semble qu’il est appelé à être lu plus intensément et à se développer, pour être plus fréquent et diversifié. C’est donc une heureuse initiative qu’il y a lieu d’encourager car « Les nouvelles d’Addis » tiennent une place essentielle dans la pluralité de l’information relative à la corne de l’Afrique.



--------------------------------------------------------------------------------
(1) L’entretien est antérieur à cette commémoration.
(2) Accord de concorde et de réforme civile, signé le 12 mai 2001 à Djibouti, entre le Frud-armé et le président djiboutien, mettant un terme à la rébellion armée afar.
(3) Troisième entretien des « Nouvelles d’Addis » avec Ahmed Dini Ahmed, Paris, 26 décembre 2001 [cf. LNA n° 27, 15 janvier 2002 et http ://www. lesnouvelles. org].
0

#7 L'utilisateur est hors-ligne   Farah Icône

  • Membre
  • Pip
Groupe :
Membres
Messages :
149
Inscrit :
28-mars 04

Posté 24 septembre 2004 - 10:16

Dernier volet de la serie d'interviews accordee par Ahmed Dini Ahmed aux Nouvelles d'addis:


Ahmed Dini : « En refusant de mettre en place les réformes prévues pour le non renouvellement de la guerre civile, on a l’impression que le gouvernement s’efforce à ce que les mêmes causes produisent les mêmes effets. »

Deux ans après la signature de l’Accord de réforme et de concorde civile, dans un entretien avec Les nouvelles d'Addis, Ahmed Dini Ahmed s'étonne de l'attitude du gouvernement qui, ne respectant pas sa signature, « empêche la création des conditions nécessaires à la paix civile ».
Il aborde aussi les malversations diverses, la misère matérielle et morale de la population, les difficultés faites à l'opposition, la fraude électorale,… et il insiste sur sa démarche en direction de l'Organisation internationale de la Francophonie, en faveur d'un désaveu de la politique djiboutienne.


Ahmed Dini Ahmed, Paris, juin 2002

[Paris, 12 mai 2003]

L'accord oublié

LNA. – Nous nous retrouvons pour votre cinquième entretien avec Les nouvelles d’Addis. Nous sommes le 12 mai, c’est un anniversaire, le deuxième anniversaire de l’Accord de réforme et de concorde civile, que vous avez signé avec le gouvernement djiboutien. Aujourd’hui, c’est un euphémisme de dire qu’en regard du nombre d’engagements pris par les parties signataires, il n’y a pas forcément de quoi être très satisfait du résultat. J’aimerais avoir votre point de vue à ce sujet. Où en est-on de la mise en œuvre de cet accord, deux ans après ?
Ahmed Dini. – L’attitude des parties signataires de cet accord est, on ne peut plus divergente. Une partie s’efforce de l’oublier, c’est la partie gouvernementale. L’autre partie – c’est-à-dire nous et le peuple de Djibouti – fondait de grands espoirs sur cet accord. Nous nous efforçons de ne pas oublier cet accord et les mesures prévues dans cet accord et de l’empêcher de tomber dans l’oubli. Cet accord prétendait régler les causes du conflit civil qui a duré dans le pays, pendant dix ans et qui a fait beaucoup de victimes, de l’ordre de milliers et beaucoup de dégâts matériels. Quelqu’un a dit, je crois qu’il s’agit de Thomas Holmes, que la cause des guerres civiles, c’est l’ignorance des causes. Nous avions identifié les causes de ce conflit civil et, après les avoir identifiées, nous avons proposé une thérapeutique et des mesures de prévention. Une thérapeutique pour les séquelles, les dégâts, produits par ce conflit, et des mesures de prévention pour que cela ne se renouvelle pas.

Le gouvernement, en oubliant l’existence de cet accord, maintient les causes du conflit civil. En refusant de mettre en œuvre la thérapeutique, il refuse de réparer les préjudices causés par cette guerre civile. En refusant de mettre en place les réformes prévues pour le non renouvellement de la guerre civile, on a l’impression qu’il s’efforce à ce que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Nous ne comprenons pas les démarches d’un gouvernement national qui empêche la création des conditions nécessaires à la paix civile.

Notre partie, c’est-à-dire la population et les signataires non-gouvernementaux de cet accord, tient tellement à l’application de cet accord qu’aujourd’hui, deuxième anniversaire de l’accord, un meeting est organisé et la direction des quatre partis de l’opposition nationale a décidé de faire du 12 mai, la journée nationale de la paix civile. Pour nous, c’est très important, alors que nous avons en face de nous, un gouvernement qui considère cet accord, comme nul et non avenu.

LNA. – N’avez-vous pas l’impression que le gouvernement cherche à pousser l’opposition à la faute ? Que le premier sang versé pourrait l’intéresser ?
AD. – Apparemment c’est cela. Nous n’avons pas d’autre explication à cette attitude totalement négative. Mais que gagnerait le gouvernement en nous poussant à la faute ? Nous ne voyons pas quel bénéfice le gouvernement pourrait tirer d’un désordre civil à Djibouti.

LNA. – Les gens qui n’étaient pas très favorables à cet accord disent, qu’au moment de la signature, le gouvernement espérait recevoir quelques subsides. Montrer un profil “correct” et sans plus ; qu’il n’était pas dans ses systèmes d’en appliquer les termes.
AD. – Il faut avoir l’honnêteté intellectuelle et l’intégrité morale d’accorder à autrui la considération que l’on s’accorde à soi-même, et de lui accorder un préjugé d’intelligence et de raison. Nous ne pouvions pas supposer et nous ne le supposons pas maintenant que le gouvernement est contre la paix dans le pays. Nous ne le pensons pas. Ce serait inintelligent, contreproductif et, finalement ce serait suicidaire. On ne peut pas durablement maintenir dans un pays une situation de non-paix. Même si certains peuvent, à la faveur de troubles, pêcher, comme on dit, dans les eaux troubles et en retirer quelques bénéfices ponctuels, individuels et éphémères. Au moment où le gouvernement a signé cet accord, il voulait peut-être en retirer des retombées positives. Mais cet accord prévoit que pour son application, le gouvernement ferait appel au financement international. D’ailleurs, un certain nombre de parties multilatérales étaient prêtes à y contribuer, à y participer. Et, curieusement, le gouvernement n’a pas demandé le financement de la reconstruction des zones touchées par le conflit, des parties détruites… Il n’a pas demandé d’argent pour rebâtir ce qui a été détruit par la guerre civile. Nous avons l’impression qu’il y a une situation d’anarchie et de chaos, non pas voulue délibérément, mais provoquée et entretenue par un état de confusion. De confusion politique, administrative, à tous les niveaux. Nous sommes en présence d’une situation de non-droit qui émane d’un pouvoir qui a une apparence d’État, mais qui n’a pas la réalité d’un État.

Nature et développement des malversations

LNA. – N’existe-t-il pas aussi l’hypothèse que le pouvoir ne soit pas pressé d’appliquer l’accord dans sa globalité, et de donner ainsi à tous les acteurs politiques et aux citoyens l’accès aux données financières, etc. Ceci pouvant mettre au jour d’éventuelles malversations, actes de corruption ou autres ?
AD. – C’est possible. Mais, là encore, je dirais qu’il faut accorder à autrui le préjugé favorable que l’on s’accorde à soi-même… A contrario, il faut penser des autres le mal que l’on pense de soi-même. Si on est conscient que soi-même on peut se conduire de manière anormale, non conventionnelle, on peut imaginer que l’autre, son vis-à-vis peut lui aussi se conduire de cette manière. Donc, ce que vous voulez dire, c’est que le pouvoir ne voudrait pas nous introduire dans le partage du “fromage”.
Ce qui se passe à Djibouti dépasse la nature de la corruption. La corruption se passe entre corrupteurs et corrompus. Étant donné que c’est un acte peu honorable, cela se passe en cachette. On cache la corruption comme on cache un vice. À Djibouti, bien qu’il y ait des corrupteurs et des corrompus, ce qui se passe est d’une autre nature. Comme tout état moderne, nous avons des institutions, dont l’ensemble constitue l’État. Ces institutions sont l’exécutif, le législatif, le judiciaire, etc. Aucune de ces institutions ne remplit ses fonctions. On constate que chaque pouvoir, dans son créneau, se trouve en embuscade, une véritable embuscade. Tout ce qui passe à sa portée est happé et privatisé. Et chaque pouvoir, au lieu de limiter le pouvoir de l’autre et de matérialiser ainsi l’équilibre de l’État, est complice avec son vis-à-vis. Complicité entre l’exécutif et le législatif et complicité entre judiciaire et les deux premiers. Les potentialités du pays sont prises en otage, par ceux qui devraient les gérer. Au lieu de gérer le pays, ils l’ingèrent. « Glup ! Avalé ! » La nature des malversations qui sévissent à Djibouti est absolument différente de ce que l’on nomme ailleurs, la corruption. Cela s’aggrave de jours en jours, de mois en mois, d’années en années. De telle sorte que le pays ne se développe pas. Ceux qui sont au pouvoir s’enrichissent, le peuple s’appauvrit. Le pays devient de plus en plus pauvre. Alors que le budget est de plus en plus gonflé.
Au commencement du conflit civil, le budget national était d’un peu plus de 25 milliards de francs Djibouti. Avec ces 25 milliards, l’administration fonctionnait et les salaires étaient versés mensuellement. Les pistes étaient entretenues, les services de santé fonctionnaient, les malades hospitalisés étaient nourris, les cantines scolaires fonctionnaient normalement. Maintenant, douze ans plus tard, le budget a presque doublé, il est de 41 milliards de francs Djibouti. L’entretien des pistes est supprimé ; de temps en temps, l’armée française entretient quelques tronçons, mais le gouvernement de Djibouti n’entretient plus les pistes, dans les régions de l’intérieur. Cette année, le budget pour l’alimentation des malades hospitalisés a été officiellement supprimé. Jusqu’à 2002, ce budget existait, mais il n’était pas consacré à l’alimentation des malades, il était détourné. Les malades qui sont hospitalisés dépendent de personnes extérieures pour leur nourriture ; s’ils n’ont personne, ils n’ont plus qu’à mourir d’inanition. Les cantines scolaires sont fermées. Les salaires sont en retard, les arriérés sont de plusieurs mois. On m’a dit que pour certains, cela pouvait aller jusqu’à huit mois.
Les pensions de retraite ne sont pas payées, non plus. Il y a des retards, là aussi. Et le budget est doublé. Nous sommes en présence d’une situation totalement aberrante. Ce n’est ni un État organisé, ni un État anarchique. Ce sont les institutions embusquées qui s’approprient les potentialités du pays.

Le volet critique d'un rapport du Sénat français

LNA. – Dans un rapport d'information de la commission des Affaires étrangères du Sénat français, qui vient de paraître (1), la gestion des recettes et aides par le gouvernement djiboutien semble brocardée. Je cite trois extraits :
1) « Les élections générales du 10 janvier 2003 ont donc été organisées dans un climat de liberté d'exp​ression jamais connu auparavant, et leurs résultats ont manifesté une nette percée de l'opposition, même si le mode de scrutin (liste majoritaire à un tour) a permis à la majorité sortante de remporter les 65 sièges de l'Assemblée. Cette émergence de l'opposition (37 % des voix dans la ville de Djibouti) traduit sans doute le désarroi d'une population qui ne bénéficie d'aucune retombée des masses financières que le Gouvernement tire de l'activité portuaire et de la présence des troupes étrangères sur son sol. »
2) « De nombreuses aides budgétaires ont également été consenties au profit du territoire, dont 1,8 million d'euros en 2001 et 6 millions d'euros en 2002. Ce soutien constant n'a pas permis, cependant, d'enrayer l'émergence d'une crise des finances publiques, dont la principale manifestation se traduit par un retard constant dans le versement des traitements de la fonction publique. La masse d'arriérés se monte aujourd'hui à environ cinq mois de salaire. »
3) « Ce constat est préoccupant car il témoigne d'un manque de maîtrise des disponibilités financières aux mains du gouvernement djiboutien. »
Avez vous un commentaire à faire sur ces points ?

AD. – Je me permets d’abord une remarque sur la nature très approximative du contenu du rapport, nonobstant le sérieux reconnu de ses auteurs. Il ne pouvait en être autrement lorsque l’on visite quatre pays en 8 jours, jours d’arrivée et de départ inclus. Dans ce cas, les sources disponibles pour se faire une idée sont les personnes et les archives officielles. Il y en a qui sont peu informées, mal informées ou même désinformantes.

Concernant les trois extraits que vous citez :
1) Tant que les élections se déroulaient sous le régime du parti unique, il n’était pas question de liberté d’exp​ression puisque le parti au pouvoir était le seul à avoir droit à la candidature, sur liste unique automatiquement élue. Depuis 1992, la liberté d’exp​ression pendant la campagne électorale a toujours existé mais c’est la transparence et l’honnêteté du scrutin qui continuent de faire totalement défaut, malgré la liberté de la campagne électorale prévalent depuis 12 ans déjà. Le score officiellement reconnu à l’opposition dans la capitale n’est pas de 37%, comme l’écrit le rapport du Sénat, mais bien de 45% (44,97%) après la rétention délibérée par l’administration de toutes les cartes d’électeurs appartenant aux partisans et sympathisants de l’opposition, et la délivrance des cartes multiples et des ordonnances aux partisans et sympathisants du régime. Le vote pour l’opposition traduit sûrement le désir d’une population qui veut se débarrasser d’un régime devenu insupportable, qui l’opprime depuis l’indépendance en 1977.
2) La population n’est pas loin de considérer qu’elle n’est pas le véritable destinataire de l’aide consentie au gouvernement. Et il est donc devenu “normal” de ne pas bénéficier des retombées positives. Il s’agit, comme nous l’avons dit ailleurs (2), d’une coopération “connivence” entre les pays donateurs et le régime djiboutien. Ce n’est pas la “confidentialité” de la dernière convention financière entre la France et Djibouti qui le démentira ; ni le contrat de gestion, lui aussi confidentiel, du Port et de l’Aéroport de Djibouti avec le Port de Dubaï.
3) Au contraire, ce qui est préoccupant, c’est la maïtrise absolue, opaque et irrégulière des disponibilités financières aux mains du gouvernement djiboutien, sans aucun contrôle.

Fraudes politiques, atteintes aux droits de l'homme, etc.

LNA. – Donc, en janvier 2003, ont eu lieu les premières élections multipartites à Djibouti. Officiellement, la coalition des partis au pouvoir a remporté ces élections législatives. Les partis d’opposition, dont votre parti, l’Alliance républicaine pour le développement, ont contesté ces résultats. Qu’en est-il aujourd’hui de vos démarches sur cette question ?
AD. – En participant aux élections, nous avions plusieurs objectifs. Le premier, évidemment, c’était de gagner ces élections. Comme il n’existait pas de précédent où l’opposition avait remporté une élection en République de Djibouti, depuis l’indépendance, nous avions intégré dans nos réflexions, la possibilité de ne pas gagner ces élections. Mais, dans cette hypothèse, nous étions décidés à savoir pourquoi nous ne l’avions pas gagnées. Si c’était le choix des électeurs, il n’y avait rien à dire. Si c’était le résultat de magouilles du pouvoir, nous étions décidés à en apporter la preuve et à suivre la voie légale prévue pour ce cas-là, c’est-à-dire, à aller devant les juridictions compétentes. Malheureusement, les juridictions à Djibouti sont des appellations sans objet. Elles ne désignent pas des juridictions qui disent la Loi et rendent la justice entre les justiciables.

Nous avons participé aux élections. Nous avons eu l’occasion de nous exprimer librement, de tenir nos meetings librement et en paix, malgré le déséquilibre de la couverture médiatique. Lorsque nous avions 5 ou 6 minutes d’antenne à la télévision ou à la radio (en dehors des temps de la campagne officielle), les partis au pouvoir avaient 55 minutes. Malgré cela, nous avons participé à l’élection. Le jour de l’élection, nous avons désigné nos représentants, nos délégués et le pouvoir a désigné les membres des bureaux de vote, c’est-à-dire, le président, le secrétaire et les accesseurs. On nous a refusé la possibilité de désigner des accesseurs. Nous avons protesté contre le fait que les membres des bureaux étaient désignés en fonction de leur appartenance politique et de leur proximité familiale avec les candidats gouvernementaux. Nous avons saisi le Conseil constitutionnel en disant, M. Untel est parent avec le candidat Untel, etc. Bien sûr, le Conseil constitutionnel n’en a pas tenu compte.
Nous avons constaté que dans la plupart des circonscriptions électorales nous avions réellement gagné les élections ou nous aurions pu les gagner. La préparation de ces élections a été unilatérale. Le pouvoir a préparé unilatéralement ces élections qui étaient faussées dès le départ. La liste électorale est fausse. La mission d’observation, désignée par l’Organisation internationale de la francophonie, a dit officiellement, dans son communiqué, que la liste était “inadéquate”, qu’elle ne correspondait pas au corps électoral tel qu’il existait en janvier 2003. La liste étant fausse, les cartes d’électeur établies à partir de cette liste, sont évidemment fausses. La liste étant fausse, elle n’était donc pas présentable, pas publiable. Non seulement elle n’a pas été publiée, comme le prévoit la Loi, mais sa consultation nous a été interdite. Nous n’avons pas pu vérifier qui était inscrit, qui ne l’était pas, sur cette liste. Pourquoi certains sont inscrits plusieurs fois et d’autres ne le sont pas du tout… Étant donné que la liste était fausse, elle n’a donc pas été publiée. Étant donné que les cartes électorales établies sur la base de cette liste étaient, elles aussi fausses, elles n’ont pas été distribuées.
La rétention de ces cartes a été compensée par le recours massif au vote par ordonnance. Ces ordonnances ont été accordées à des gens qui sont supposés ou qui sont d’évidence des partisans de la liste gouvernementale. En plus de leur inscription normale sur la liste électorale, ils avaient des ordonnances (une, deux, trois…). Ils pouvaient voter dans n’importe quel bureau, puisque le bureau n’était pas indiqué sur leur ordonnance. Et ainsi voter dans plusieurs bureaux.

Dans la moitié des cas, c’est-à-dire pour plus de 82.000 électeurs sur 178.000, les cartes électorales ne comportaient ni la désignation de leur bureau de vote, ni l’adresse. De telle sorte qu’ils ne savaient pas où s’adresser pour retirer leur carte et où se rendre pour voter. Le gouvernement a rendu impossible la rencontre entre l’électeur et sa carte. Ces cartes-là sont restées en possession du gouvernement qui les a utilisées pour le bourrage des urnes. N’importe qui pouvant voter avec n’importe quelle carte dans n’importe quel bureau.

Nous avons apporté les preuves de tout cela devant le Conseil constitutionnel. Le Conseil constitutionnel nous a déboutés, sans se livrer à aucune instruction judiciaire du dossier. Nous avions vraiment préparé le dossier à l’intention du Conseil constitutionnel. Nous lui avions demandé d’examiner les listes d’émargement parce qu’il est obligatoire que chaque fois qu’un électeur a voté, il signe son vote par l’apposition de son pouce gauche. Dans le cas où il y a eu un bourrage d’urnes, il n’y avait pas d’empreintes sur la liste d’émargement. Dans le cas où le bourreur d’urne apposait sa propre empreinte, pour faire croire qu’il y a eu des votes, les empreintes étaient identiques pour tous les électeurs. Nous avions donc demandé au Conseil d’examiner cette liste et il a refusé. Les procès-verbaux des bureaux de vote, en dehors de la ville de Djibouti, étaient tous des faux, dans la mesure où nos délégués ont été empêchés de participer à leur rédaction. Nous l’avons dit également au Conseil constitutionnel et nos délégués l’ont écrit ; le Conseil n’en a tenu aucun compte.

Les élections préparées unilatéralement, truquées le jour du scrutin et avalisées in fine par le Conseil constitutionnel, il n’y a plus de recours désormais à l’intérieur de Djibouti. Mais nous avons d’autres recours extérieurs que nous avons entrepris. Djibouti fait partie d’organisations internationales, telles que par exemple, l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), qui a envoyé des observateurs lors de ces élections. Nous avons donc saisi cette organisation, apportant devant elle, le dossier que nous avions déposé devant notre Conseil constitutionnel et nous avons demandé à l’OIF de suspendre la section de Djibouti de sa qualité de membre de l’Assemblée parlementaire francophone (3).

LNA. – Comment la frustration de la population djiboutienne peut-elle se contenter de ces démarches institutionnelles ?
AD. – Nul n’est absolument maître de l’opinion publique. Surtout lorsque les motifs de mécontentement s’accumulent. Nous ne pouvons pas dire que nous sommes maîtres de l’opinion et de la réaction populaire. Le gouvernement ne peut pas le dire, non plus, personne ne peut le dire. Surtout lorsque les causes de mécontentement et de révolte sont multiples, permanentes et massives, comme à Djibouti. Mais nous, en tant que partis d’opposition, nous avons fait l’examen de la situation et nous nous sommes dits qu’en agissant pacifiquement, nous serions plus efficaces qu’en prônant l’action violente. Nous avons l’impression que cette situation est un encouragement pour le gouvernement qui se dit que tant qu’il n’y a pas de troubles, que l’opposition est pacifique, rien ne l’oblige à faire des concessions ou des réformes. Mais n’est-ce pas jouer avec le feu ? Parce que l’opposition, comme le gouvernement, peut ne plus maîtriser une situation devenue explosive par un cocktail de misère, matérielle, morale, politique, sociale… Cela peut provoquer une explosion incontrôlée et spontanée.

LNA. – Le multipartisme intégral est officiellement entré en vigueur à Djibouti. Or, récemment on a assisté à des événements qui permettraient d’en douter. Que pensez-vous de l’arrestation de Daher Ahmed Farah, le leader du Mouvement pour le renouveau démocratique et le développement (MRD), l’un des partis membres de la coalition d’opposition aux dernières législatives ?
AD. – D’abord, gardons aux situations leur juste mesure. Parler d’un multipartisme intégral pour Djibouti, ne serait pas approprié.
Légalement, il n’y a pas de limitation du nombre de partis. Mais, multipartisme intégral signifie que n’importe qui peut former un parti. En réalité, ce n’est pas cela. Il y a beaucoup d’obstacles qui sont pour nombre de gens, insurmontables. D’abord, il y a l’obstacle financier. Pour créer un parti politique à Djibouti, le gouvernement impose le paiement d’une somme qui constitue un véritable racket. Cette somme ne correspond pas aux frais de dossier qui viennent en supplément ; elle ne correspond ni à une taxe, ni à un impôt, ni à la cession d’un service rendu. Quiconque voudrait créer un parti politique, en dehors des conditions territoriales, ethniques, administratives, doit débourser 2 millions de francs Djibouti. Alors, ne peut créer un parti politique à Djibouti qu’un riche commerçant, un voleur impuni ou bien un héritier fortuné.

LNA. – Il y aurait des voleurs impunis à Djibouti ?
AD. – [Rires] On dit qu’il y en a…
Partout ailleurs, on peut créer un parti politique par simple déclaration. Il suffit de présenter un extrait de casier judicaire vierge, une attestation de bonne moralité et une liste de gens qui sont d’accord sur un statut. À Djibouti, il faut trouver de l’argent et fournir un tas de papiers qu’il faut timbrer, donc payer encore des timbres fiscaux, etc. Le multipartisme est donc intégral, dans le sens où le nombre de partis n’est pas limité, mais les conditions imposées le rendent presque impossible. Et puis on a l’impression que c’est un multipartisme toléré, simplement toléré, que c’est le fait du prince qui est appliqué en la matière.
L’arrestation du président Daher Ahmed Farah l’atteste bien. Lorsqu’on peut prendre le président d’un parti politique et le jeter en prison, comme un voleur. Alors qu’il n’a pas menacé l’ordre public, qu’il n’a ni agressé, ni volé, ni commis aucun délit… Il n’a fait que signer un article qui correspond à la vérité, à la réalité !

LNA. – Ce qu’il a dit dans cet article est vrai ?
AD. – C’est vrai ! Refuser que l’on dise à la police d’arrêter M. “X” et dire au procureur de mettre le “X” en question en prison, c’est tout. Et après le juge “Y” va le condamner. Ce qui est dit par le rapport du Département d’État américain correspond à la réalité.

LNA. – Rappelons que le Département d’État américain a soulevé plusieurs manquements graves au respect des droits de l’homme à Djibouti, comme l’absence d’indépendance de la justice, le harcèlement des membres de l’opposition, le non-respect de la liberté d’exp​ression.
AD. – Tout cela est attesté et illustré par l’emprisonnement de Daher qui est maintenant en prison depuis plusieurs semaines, depuis le 20 avril.

Des présences militaires

LNA. – Voice of America a parlé de l’emprisonnement de Daher Ahmed Farah. La radio américaine a donné plusieurs fois la parole au représentant “Afrique” de Reporters sans frontières (RSF), qui a dénoncé l’arrestation injustifiée de "DAF" et les saisies de matériel du journal. Cette radio, qui fut en son temps accueillie très favorablement par le pouvoir, se retournerait-elle contre lui ?
AD. – Elle ne se retourne pas contre lui, elle se retourne contre ses agissements. Nous avons, en ce moment, à Djibouti, plusieurs présences militaires de pays démocratiques. L’armée française est toujours là ; les militaires américains, les Allemands… Ils considèrent Djibouti comme un pays allié et, à partir de là, ils surveillent le terrorisme international.

LNA. – Avez-vous remarqué, cette tendance américaine actuelle, à voir du terrorisme dans les pays où les intérêts US ne sont pas implantés mais sur lesquels ils ont des visées… Quand ils sont bien implantés, le terrorisme disparaît comme par enchantement.
AD. – À Djibouti, le problème est un peu différent. Les Américains ne peuvent pas, sans perdre leur crédibilité, ne pas remarquer ce qui se passe à Djibouti, en y étant présents. (Mais ont-ils besoin de crédibilité auprès des Djiboutiens, je ne sais pas…) Ayant remarqué ce qui se passe d’anormal, ils ne peuvent pas ne pas en parler. En parler à Djibouti, c’est dans l’intérêt de Djibouti, mais dans l’intérêt de leur présence également. Si Djibouti devenait, à force d’oppression, comme la Somalie, il leur serait difficile d’y être en paix, tranquillement. Ou bien, ils seraient contraints de participer à la répression avec le pouvoir, ce qui ne serait pas très indiqué, ou bien ils partiraient.

Djibouti n’a pas été choisi au hasard. Il réunit plusieurs conditions. D’abord, sa situation géographique et la nature géophysique du pays. Il y a la mer pour l’entraînement naval ; le désert, les montagnes, les plaines, toutes sortes de terrains d’entraînement pour toutes sortes d’armes, y compris des bombardements aériens avec des bombes réelles. C’est un pays peu peuplé. Ensuite, il y a les conditions météorologiques. Ils peuvent s’y entraîner 365 jours par an. Et enfin, de par sa situation géographique, Djibouti est à proximité des zones sensibles. Djibouti a été choisi pour tous ces avantages qui n’existent pas ailleurs.

Si les agissements du pouvoir djiboutien précarisent cette situation, par des troubles politiques, économiques, sociaux, ils ont intérêt à ne pas se taire.

LNA. – Précisément, si on se réfère à la position stratégique de Djibouti qui intéresse les Français depuis tout temps mais qui intéresse aussi maintenant, vivement, les Américains, et peut-être d’autres, croyez-vous que ces puissances pourraient accepter le principe d’une alternance démocratique à Djibouti ?
ANA. – Je crois que oui. L’alternance démocratique ne modifierait aucun des paramètres, en vertu desquels Djibouti a été choisi pour le stationnement des troupes militaires étrangères. En revanche, l’alternance démocratique modifierait la gestion des affaires publiques à Djibouti. Au lieu que Djibouti soit une propriété privée pour un clan politique – je ne dis pas clan ethnique, puisque parmi ceux qui sont embusqués au pouvoir maintenant, il y a des gens issus de toutes les ethnies – le pays serait géré par des représentants de la population djiboutienne, dans l’intérêt et pour le bien de celle-ci, conformément aux règles normales de transparence.

LNA. – Le pouvoir aura au moins réussi cela, l’unification ethnique.
AD. – Oui, il y a une unité ethnique dans l’opposition et aussi une unité ethnique dans la prédation… Si l’alternance avait lieu un jour, elle ne serait pas contre la présence française ou autre, tant que cette présence ne serait pas contraire aux intérêts nationaux de Djibouti.

LNA. – C’est votre analyse, mais pensez-vous réellement que les puissances étrangères présentes à Djibouti, perçoivent les choses de la même manière ?
AD. – Croyez-vous qu’ils soient moins intelligents que moi ? [Rires.]

LNA. – Leurs intérêts ne sont peut-être pas les vôtres…
AD. – À Djibouti, si, leurs intérêts sont ceux que je viens de développer. À Djibouti, les Américains sont encore un peu novices. Étant donné qu’ils se considèrent en guerre, en guerre contre des inconnus, ils nous considèrent tous comme suspects. Ils se méfient. Parfois, ils gênent notre navigation maritime entre Tadjourah, Djibouti, Obock. D’autres fois, ils gênent notre circulation terrestre dans la plaine nord, entre Moulhoulé et Obock. Parfois, ils gênent nos nomades, la nuit, avec leurs hélicoptères en se livrant à des exercices nocturnes de parachutage de leurs commandos… Ils nous gênent, pour l’instant.

LNA. – Plus que les Français ?
AD. – Les Français ne nous gênent pas. D’abord, ils ne se considèrent pas en guerre. Ils ne se livrent pas à de multiples exercices. Ils ne se méfient pas de tout le monde, puisqu’ils sont là depuis longtemps et qu’ils connaissent les gens. Les Américains disent qu’ils sont en guerre contre des inconnus et comme nous sommes des inconnus, ils nous considèrent comme suspects. Ils se méfient de nous, tout en étant chez nous. Mais ce n’est pas spécifiquement dirigé contre nous. À la longue, s’ils n’en tirent aucun enseignement, cela pourrait devenir dirigé contre nous et se retourner contre eux.

Moyens d'exp​ression de l'opposition et nouvel emprisonnement de "DAF"

LNA. – Revenons à l’opposition. Quels sont les moyens d’exp​ression de l’opposition djiboutienne aujourd’hui ?
AD. – Théoriquement, tout ce qui est légal et pacifique est à notre portée, comme moyen d’exp​ression. Concrètement, les médias appartiennent à l’État et il y a une confusion, un amalgame entre le parti au pouvoir et l’État, donc la radio, la télévision, la presse écrite (la Nation), sont à la disposition des partis au pouvoir et non pas à la portée des partis de l’opposition. Nous n’y bénificions même pas du droit de réponse légal. En dehors de cela, tout ce que les partis d’opposition peuvent avoir comme moyens d’exp​ression sont autorisés. Les meetings pour informer nos adhérents et sympathisants ; nos propres journaux…

LNA. – Oui, théoriquement vous avez accès à tout cela. Mais, objectivement, quand on voit qu’un des leaders de l’opposition est emprisonné au secret parce qu’il a écrit un article qui n’a pas plu… Et dans la mesure où vous n’avez pas accès aux grands médias audiovisuels, comment faites-vous pour vous faire entendre à Djibouti ?
AD. – C’est limité, mais nous avons occupé notre créneau et utilisé les moyens dont nous disposions, jusqu’à présent. L’emprisonnement de Daher n’a rien à voir avec l’article qu’il a publié, cela est un prétexte. Daher gêne politiquement le pouvoir.

LNA. – Pourquoi, n’êtes-vous pas en prison vous aussi ?
AD. – Je ne suis pas aussi actif que Daher. De par mon âge, je suis moins actif que lui. Il est le benjamin de l’opposition. Il est plus énergique. Circulant plus que nous, voyageant plus que nous, il a plus d’informations et il publie ces informations. Bien que ces informations ne soient pas fausses, leur publication gêne le pouvoir et pour le faire taire, on l’arrête. Il parle de quantités de choses : manque d’eau, d’électricité, de soins, brimades contre certains fonctionnaires, brimades contre des villages… Il parle de la vie quotidienne des gens, des lacunes ou des malveillances du pouvoir… Il gêne beaucoup plus que moi. Étant donné que le pouvoir ne conaît pas de limites à son pouvoir, il ordonne qu’on l’arrête, qu’on l’emprisonne et qu’on le condamne.

LNA. – Vous venez de dire : « DAF gêne plus que moi. » Pouvez-vous développer ?
AD. – Oui, je viens de vous dire qu’il est plus jeune, plus actif, qu’il s’informe plus, il publie plus de détails sur la vie quotidienne des Djiboutiens, il organise plus de réunions. C’est de cette façon qu’il gêne.

LNA. – Sur le plan de l’approche politique, qu’est-ce qui vous différencie ?
AD. – Il n’y a pas de différence. Il est partisan de la gestion publique et honnête de la chose publique, moi également. Il est partisan du développement du pays, c’est mon cas aussi. Il souhaite l’unité nationale, nous sommes tous d’accord là-dessus.

LNA. – Ce que je voulais dire, c’est plutôt sur la façon d’appréhender l’action politique. Quelles sont les caractéristiques des deux styles politiques ?
AD. – Je ne vois pas de différences.


Au prétexte d'une menace tribaliste

LNA. – Le gouvernement évoque régulièrement le risque de tribalisation de la société djiboutienne. Dans un article de la Nation, je viens de lire que le pouvoir refuse d’accorder des licences pour la création de radios privées à Djibouti, affirmant qu’elles seraient utilisées pour renforcer les sentiments tribaux. Il cite l’exemple de la radio des Milles collines au Rwanda.
AD. – C’est de la foutaise. Souvenez-vous, après les indépendances, en Afrique, dans les années soixante, partout, y compris chez nous, on a justifié la mise en place ou le choix du parti unique, par la prévention contre les risques de tribalisme. Pour éviter la création, la mise en place de partis ethniques, on a voulu créer l’unité nationale détribalisée, en mettant tout le monde dans le melting pot du parti unique. La justification du système du parti unique était de combattre les risques de la tribalisation. On connaît la suite…

Il a fallu trouver une direction à ce parti unique. Généralement c’était le président ou le chef du gouvernement. Et étant donné qu’il était né dans une tribu, le parti devenait sa chose à lui et, à travers lui, la propriété sa tribu. C’est ainsi que ce système de parti unique a constitué le soubassement même du tribalisme, du système tribal, de l’administration tribale.

Alors, refuser la liberté d’exp​ression – puisque la création d’une radio privée est une contribution à la liberté d’exp​ression– sur cette base, est absurde. Actuellement, à Djibouti, la radio nationale appartient au régime et le régime est dirigé par quelqu’un qui est né dans une tribu. Et au sein de son régime, on retrouve de préférence des gens issus de sa tribu et la direction de la radio ou du journal sont exercés aussi par des membres de la tribu du président.

LNA. – Vous disiez précédemment que le pouvoir avait réussi à mélanger les origines ethniques au sein du gouvernement. Cela ne joue pas sur les médias ?
AD. – Non, cela ne joue pas sur les médias, parce que ces médias jouent le rôle de porte-parole du pouvoir. Et à cette place de porte-parole, le président ne veut que les siens et les plus proches des siens. Bien sûr, il y a quelques postes subalternes occupés par des gens issus d’autres ethnies, mais pas dans les plus hautes fonctions ; quand ils y sont c’est “pour la galerie”, comme l’est l’actuel ministre de la Communication.

LNA. – On m’a dit qu’il y avait eu récemment des “appels du pied” de la Première Dame de Djibouti vers Ahmed Dini, est-ce vrai ?
AD. – Je ne pense pas que ce soit possible. Je ne pense pas que Ismaël Omar se serve de sa femme pour lui faire faire à sa place ce qui est de son ressort à lui. Je ne le pense pas.

LNA. – Donc, selon vous, le fait est faux. Et s’il est possible, ce serait une initiative personnelle de la Première Dame.
AD. – Je ne crois pas qu’elle puisse prendre d’initiative politique. Je connais cette femme depuis qu’elle était petite. J’étais ami avec son père. On travaillait ensemble à la direction des services d’hygiène. Et quand il allait la chercher à l’école des filles, nous étions toujours ensemble. Si elle veut me dire bonjour, je ne la fuierai pas, mais je ne pense pas que son mari l’envoie pour me tester, me recruter, ou je ne sais quoi d’autre. Je ne le pense pas.

LNA. – Il se dit qu’un cousin proche d’Ismaël Omar Guelleh aurait été égorgé à Balbala. Avez-vous des informations à ce sujet ?
AD. – Je ne connais pas son degré de parenté avec Ismaël Omar Guelleh. Mais je sais, par contre, qu’il est membre de la tribu d’Ismaël Omar, c’est un Mamassan. Et qu’il a été égorgé par un Issa fourbala, de la même tribu que Daher Ahmed Farah. Alors, est-ce que la rixe qui a abouti à ce crime est d’origine politique ou personnelle, je l’ignore. Même si ce n’est pas directement politique, dans un climat d’agitation et de raz-le-bol, il se peut que le Mamassan soit allé faire de la provocation à l'égard de l'autre homme et que cela ait dégénéré.


Implications djiboutiennes des Pays du Golfe et relations régionales

LNA. – Autre chose, comment analysez-vous le rôle à Djibouti des pays du Golfe ? Leur attitude a-t-elle évolué depuis l’intervention américaine en Iraq ?
AD. – Les pays du Golfe ont un triple rôle de soutien économique, technique et culturel à Djibouti. Le rôle économique essentiel est joué par l’Arabie Saoudite, qui finance divers projets d’infrastructures et d’équipements, notamment la route Fahd qui relie la capitale Djibouti à Tadjourah. L’Arabie Saoudite a aussi un rôle de soutien à la mise en place d’un certain nombre d’écoles primaires de langue arabe et à la gestion d’instituts d’enseignement secondaire. Dubaï a un rôle de soutien technique à Djibouti, puisque le port de Dubaï gère le port et l’aéroport de Djibouti. Quant à l’attitude des pays du Golfe, depuis l’intervention américaine en Iraq, le temps écoulé est trop court pour qu’on puisse mesurer l’évolution de leur attitude envers Djibouti, depuis cet événement.

LNA. – Concernant les relations régionales, on relève toujours des conflits d’intérêts ; par exemple, dans le règlement de la crise somalienne. On a parfois l’impression que les pays de l’Igad, dont Djibouti, ne sont pas pressés de voir aboutir les négociations au Kenya.
AD. – La crise somalienne est fondamentalement somalienne, même si ses rapports avec d’autres pays de la région l’ont aggravée ou compliquée, par des interférences croisées d’intérêts divergents. Les pays de l’Igad ont chacun leurs propres problèmes et leurs crises récurrentes de différente nature, politique, économique, ethnique, sécuritaire, dont la résolution ne dépend, en réalité, ni de la poursuite, ni de la fin de la crise somalienne. N’ayant pas été en mesure de solutionnner les problèmes domestiques qui les concernent chacun chez eux, on peut supposer qu’ils ne soient pas détenteurs de la solution de la crise somalienne. Le jour où les Somaliens se mettront d’accord entre eux pour mettre en place une solution à leur problème, personne ne les empêchera et tout le monde voudra les y aider pour avoir de bons rapports avec la Somalie.

--------------------------------------------------------------------------------
(1) « La corne de l'Afrique, nouvel enjeu stratégique », rapport d'information n° 200 (2002-2003) du 5 mars 2003, Commission des affaires étrangères du Sénat français, par MM. André DULAIT, André BOYER, Didier BOULAUD, Mmes Paulette BRISEPIERRE, Hélène LUC, M. Louis MOINARD, commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées.

(2) Monsieur Dini se réfère à un précédent entretien avec Les nouvelles d’Addis, le 18 juin 2002, où il avait notamment déclaré : « Peut-être que je vous surprendrai en disant qu’il n’y a pas qu’une seule coopération française avec l’Afrique. Après avoir longuement observé cette coopération, j’ai cru déceler qu’il y en a trois sortes. Il y a la “coopération continuit”, il y a la “coopération connivence” et il y a la “coopération ruptur”. La première signifie que la France continue à faire doucement avec les États indépendants ce qu’elle faisait fortement quand elle avait la souveraineté directe sur ces pays : financer un petit peu l’éducation nationale, la médecine et quelques autres domaines scientifiques ou techniques. C’est la coopération continuité, pour laquelle le financement de la France consiste généralement à envoyer des techniciens, des enseignants, des ingénieurs… La coopération connivence c’est le soutien aux dictateurs, qui ne tient pas compte des besoins des pays, mais où, de temps en temps, on donne un ballon d’oxygène à la dictature ; pour qu’elle ne tombe pas, qu’elle ne se dissolve pas dans la misère, sa tête est maintenue hors de l’eau lui permettant de se maintenir à la tête du pays. Et la coopération rupture, c’est celle qui correspond aux besoins du pays, qui met en place des infrastructures, qui crée des ressources pour qu’un jour le pays puisse se prendre lui-même en main pour subvenir à ses besoins. Jusqu’à présent, chez nous, nous avons connu les deux premières formes de coopération, la coopération continuité et la coopération connivence. Nous considèrerons qu’il y aura un changement de coopération si la France ouvre la porte à la coopération rupture. C’est-à-dire à la création d’infrastructures, à l’aménagement du territoire, à la création de richesses pour qu’un jour le pays subvienne à ses propres besoins. »

(3) Le dossier a été déposé à l’adresse de M. le sénateur Jacques Legendre, secrétaire général parlementaire de l’Assemblée parlementaire francophone (APF) et de Mme Monique Pauti, secrétaire générale de l’Association des cours constitutionnelles partageant l’usage du français (ACCPUF), Paris, 28 avril 2003. Cet opuscule de 88 pages, présenté par Ahmed Dini Ahmed au nom de l’opposition djiboutienne, comprend la lettre au sénateur Legendre et à Mme Pauti plus 20 documents en annexes.

Ce message a été modifié par Farah - 24 septembre 2004 - 11:06 .

0

#8 L'utilisateur est hors-ligne   Farah Icône

  • Membre
  • Pip
Groupe :
Membres
Messages :
149
Inscrit :
28-mars 04

Posté 27 septembre 2004 - 02:11

Voici la derniere communication d'ADA, elle fut publiee à l'occasion du colloque organise par les nouvelles d'addis en collaboration avec les verts à l'assemblee nationale francaise, le 2 fevrier 2004



Message de M. Ahmed Dini Ahmed, ancien Premier ministre de Djibouti, président de l’Alliance républicaine pour le développement (ARD)
Monsieur Dini, souffrant, n'a pas pu participer aux travaux du Colloque du 2 février ; il a adressé à l'Assemblée le message ci-dessous, transmis par Mohamed Kadamy.
Ahmed Dini est décédé le 12 septembre 2004 à Djibouti. Ce texte est son ultime message politique extérieur.



Cette salle a vu d’autres colloques pour débattre de sujets aussi sérieux qu’actuels, dignes d’intérêt. Mais celui qui nous réunit aujourd’hui est quelque peu différent par l’approche adoptée pour son organisation par ses initiateurs et par les thèmes choisis pour le débat.

Que les initiateurs soient remerciés pour l’immense effort consacré à l’organisation de ce colloque et tout spécialement le député Vert, Noël Mamère et le secrétaire transnational de ce parti, Patrick Farbiaz, Les nouvelles d’Addis et certains démocrates de la région.

D’abord, l’avantage de l’approche adoptée permet ou permettra, je l’espère, des débats sereins, sans risque de voir s’instaurer des échanges acrimonieux entre les participants. Ce qui aurait altéré la portée des idées débattues. Cela n’empêchera pas les nécessaires contradictions qui en enrichiront le contenu, il faut l’espérer.

Quant aux thèmes choisis, sans prétention de viser à une portée académique tous les sujets importants, ils permettent cependant de couvrir certains aspects saillants qui nous posent problème, en tant que peuples de la région. Ceci, bien entendu, découle de constats aussi multiples qu’irréfutables.

Or, que constatons-nous dans nos différents pays ? L’existence des gouvernements en prinicipe pour gouverner les pays, les diriger sur le développement général, en veillant à la création et au maintien des conditions favorables à ce développement général. Ce qui comporte nécessairement et notamment l’aménagement du pays, support et source des richesses nécessaires à l’amélioration générale des conditions d’existence des peuples.

L’existence de l’opposition, dont le devoir est, entre autre, de s’opposer au gouvernement, agissant pour corriger et améliorer son action, avec comme objectif final de prendre la place du gouvernement pour faire mieux que lui, en faisant face à son tour à la majorité d’hier devenue opposition.

La réalité concernant le gouvernement met en évidence le peu de moyens mis à sa disposition qu’il consacre à réaliser les objectifs qui devraient être les siens, maintenant un état de sous-développement généralisé, facteur essentiel dans sa politique visant à garder le pouvoir.
Aucune politique de dialogue avec son opposition ne lui paraît tolérable, ni même concevable. Et lorsque ce dialogue s’amorce à l’initiative de l’opposition, dans de rares occasions dramatiques, les engagements pris sont bafoués par le gouvernement, sans possibilité de recours.
En ce qui concerne l’opposition, tenue par le gouvernement en absolu ostracisme et mépris, n’ayant accès à aucune transparence pour s’informer et agir, elle se limite au rôle ingrat et apparemment négatif de critiquer.
Ce qui parvient à sa connaissance, au risque de finir par ressembler à un unilatéralisme au pouvoir contre lequel elle lutte.

Que faire alors pour sortir de cette situation qui apparaît sans issue ? C’est pour rechercher des éléments essentiels à ces difficiles questions que les thèmes de ce colloque ont été élaborés et soumis à nos débats ; tout en tenant compte du fait majeur que les peuples de la région ne seront pas les seuls concernés par les réponses qui seront trouvées, mondialisation oblige.
Ceci étant tellement vrai que la plupart des États de la corne de l’Afrique présentent des conditions géostratégiques de première importance, certains parmi eux comme Djibouti abritant à ce titre des bases militaires étrangères.

La Somalie, étant donné ses conditions internes, est soupçonnée à tort ou à raison, de représenter des foyers potentiels de problèmes régionaux. C’est pourquoi ce pays se trouve mis sous surveillance étroite par les grandes puissances, sur sa façade maritime, ce qui viole, en quelque sorte, sa souveraineté.

Les inconvénients émanant de la présence des grandes puissances dans certains pays recouvrent parfois l’opposition aux intérêts bien compris des peuples de cette région. Exemple, lorsque la diplomatie d’une grande puissance s’arrange pour faire participer des contingents militaires – forces de répression dans leur pays – aux forces des Nations Unies pour veiller à la légalité internationale, alors que le contingent constitue une force de répression aveugle chez lui. Ou bien que cette même diplomatie insiste pour l’envoi comme observateurs d’élections à l’étranger d’agents qui pratiquent chez eux des fraudes électorales en faveur du pouvoir en place.
C’est le cas de Djibouti : contingent militaire en Haïti, observateurs au Togo, en 2003. Ceci pour démontrer que tout va bien à Djibouti.

Pour finir, je tiens personnellement à saluer parmi vous, Madame le ministre des Affaires étrangères du Somaliland, Edna Adam Ismaïl. – ADA

0

Partager ce sujet :


Page 1 sur 1
  • Vous ne pouvez pas commencer un sujet
  • Vous ne pouvez pas répondre à ce sujet